LXXIV.

Il chevaucha jusqu'à la nuit. La lune commençait à blanchir les arbres, quand il entendit à droite le son d'un cor. Un petit sentier semblait conduire de ce côté; il le prend et arrive à l'une des extrémités de la forêt. Devant lui s'étendait une belle et grande plaine. Il avance jusqu'à une barbacane non fermée[59]. Il avance encore; à droite et à gauche étaient de grands fossés pleins d'une eau vive. Arrivé en face d'une grande porte, il appelle à trois reprises; enfin un valet paraît et demande ce qu'il veut. «Je suis, dit-il, un chevalier errant; je voudrais passer ici la nuit.—Soyez le bien venu, sire! vous trouverez ici bon hôtel et bon gîte.»

Le valet ouvre la porte, étable le cheval et mène le duc au donjon qui occupait le milieu de la cour. Il le fait monter dans cette tour éclairée de cierges et de torches comme s'il était jour. Là, on le débarrasse de son écu, de son glaive, on le fait asseoir sur une couche, et bientôt sort des chambres une belle demoiselle tenant sur le bras un manteau d'écarlate, à panne de menu vair. Le duc la prenant pour la dame du château se lève: «Soyez la bien venue, dame! lui dit-il.—Sire, je suis une pauvre fille au service de la dame de céans.—En vérité vous seriez dame et dame riche, si la beauté donnait la seigneurie.» La pucelle remercie, lui pose le manteau sur le cou et retourne d'où sans doute elle était venue.

L'instant d'après, paraît une dame plus belle encore, suivie de dames, demoiselles, chevaliers et sergents. Elle avait les cheveux épars et portait un surcot de drap de soie fourré de menu vair[60], semblable au manteau que le duc venait de vêtir, et sous le surcot rien qu'une fine chemise de lin blanc. «Dame, lui dit Clarence, puissiez-vous avoir tous les biens du monde, comme la plus belle que j'aie vue de ma vie!—Et vous, répond-elle, ayez bonne aventure, comme le plus beau des chevaliers.» Alors, elle le prend par la main, le fait rasseoir sur la couche où il était et se place auprès de lui. Puis elle le met en paroles et s'informe de son nom, de son pays. «Je suis, dit-il, né à Escavallon; on m'appelle Galeschin duc de Clarence, je suis le frère de Dodinel et le fils du roi Tradelinan de Norgalles.» À ces mots, la dame, transportée de joie, lui jette les bras au cou, l'embrasse et le baise sur la bouche à plusieurs reprises. «Soyez adoré, dit-elle, ô mon Dieu! et vous, chevalier, ne soyez pas étonné si je le remercie d'avoir conduit ici l'homme du monde que je désirais le plus revoir. Ah beau doux ami! vous êtes mon cousin germain, le fils de mon oncle; ma mère était la dame de Sormadan[61], tant aimée de votre père; nous avons été nourris ensemble dans la tour d'Escavallon.»

Grande fut la surprise du duc: il se souvint aisément de tout cela, mais il avait oublié sa cousine, à compter du jour où on l'avait mariée; il ne la croyait même plus de ce monde. «Belle cousine, lui dit-il, ma joie de vous retrouver est égale à la vôtre. Si je n'avais cru que Dieu vous avait à lui rappelée, je vous aurais depuis longtemps cherchée.—Et comment se fait-il, beau cousin, que vous chevauchiez tout armé, la veille de cette grande fête de Pentecôte?—Nous suivons les traces de messire Gauvain, qu'un grand chevalier inconnu a emporté. J'ai quitté la ville avec deux autres chevaliers, mais à l'insu du roi Artus, de la reine et de la cour.» Le duc indique alors la haute taille, les armes, le cheval du ravisseur que la dame n'a pas de peine à reconnaître. «C'est, dit-elle, Karadoc de la Tour douloureuse, le plus traître et le plus fort des hommes. Jamais il n'épargna chevalier, et je vous conseille de ne pas aller plus avant. Celui auquel est réservé de le vaincre n'est pas encore venu.—J'ai bien vu, répond Clarence, que Karadoc était de grande force, mais force n'est pas bonté; plaise à Dieu que je le rencontre le premier!—Et moi, je ne crains rien autant dans le monde. Je vous en prie, beau cousin, ne tentez pas ce que personne n'a pu mettre encore à bonne fin.—Ma belle cousine, vous me prêcheriez en vain; je ne puis laisser volontairement à messire Yvain où à Lancelot l'honneur de châtier le ravisseur de messire Gauvain.» La dame se tut et fondit en larmes. Mais les lits étaient dressés, on apporta le vin du coucher et ils se séparèrent.

Le duc fut longtemps avant de s'endormir. Au matin, comme il se levait, il vit venir à lui sa cousine. «Au moins, dit la dame, ne partirez-vous pas sans recevoir mes recommandations. Je charge un de mes valets de vous mettre dans le droit chemin et de vous accompagner jusqu'en vue du château de Karadoc; les voies sont tellement croisées que vous ne sauriez de vous-même vous y reconnaître. Quand vous aurez franchi le tertre qui domine le château, vous connaîtrez qu'il en est peu d'aussi forts, d'aussi difficiles à conquérir. Devant la première porte vous trouveriez dix hommes armés: si vous parveniez à les abattre sachez, qu'en passant outre vous ne laisseriez plus à l'odieux Karadoc d'autre gage que votre tête: jamais chevalier entré de ce côté n'en est revenu. Mieux sera donc pour vous de prendre l'autre voie, celle qui longera le fossé jusqu'à la première poterne: vous y arriverez en passant sur une planche étroite qui vous conduira, non sans danger, de l'autre coté du fossé.

«La poterne tient à la première des trois murailles qu'il vous faudra franchir. Si vous avez toute la prouesse nécessaire pour vaincre les obstacles que vous rencontrerez, si vous renversez le dernier chevalier de Karadoc, vous arriverez à l'entrée d'un beau jardin au milieu duquel se dressera une tour, et au pied de cette tour une belle fontaine. Vous pourrez monter aux chambres de la tour, et vous y trouverez une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre lignage. Vous la saluerez de par la dame de Blancastel, et si elle a gardé la foi qu'elle m'a donnée, vous la prierez de vous aider dans votre entreprise. Pour prévenir tous ses doutes, vous lui remettrez cet anneau qu'elle me donna la dernière fois qu'elle vint me voir; car elle avait été longtemps ma demoiselle, et quand vivait mon seigneur d'époux, et depuis sa mort. Surtout, dites-lui que vous êtes mon cousin germain, l'homme que j'aime le mieux au monde.»

Elle lui tendit l'anneau et voulut le convoyer jusqu'à l'entrée de la forêt; puis elle lui laissa le valet qui devait lui servir de guide. Le duc, en la recommandant à Dieu promit de revenir au Blancastel s'il menait à bonne fin l'aventure, et avança résolument dans la forêt. Bientôt il atteignit une lande où des chevaux et des chevaliers gisaient morts au milieu de tronçons de lances et de lambeaux d'écus[62]. Un ruisseau coulant parmi la lande était rougi de sang: tout annonçait qu'il y avait eu là une récente et furieuse bataille. Quels pouvaient être ces chevaliers occis? Pendant que le duc était à ces pensées, il voit sortir d'une haie assez voisine un écuyer qui du pan de sa chemise s'était fait un bandeau roulé autour de sa tête; il va vers lui, l'autre tout éperdu se rejette derrière la haie. Le duc le rejoint l'épée à la main et menace de le frapper s'il n'arrête. Le navré tombe à genoux. «Quels sont, lui demande Galeschin, les gens dont les corps gisent là-bas?—Je vous le dirai, si je n'ai garde.—Soit!—Vous saurez donc que la dame de Cabrion[63] allait à Londres pour visiter son cousin le roi Artus. En traversant cette lande, nous avons rencontré vingt hommes armés; nous serions passés sans rien dire si nous n'avions vu au milieu d'eux un chevalier en braies, que deux sergents battaient jusqu'au sang. Un des nôtres le reconnut pour messire Gauvain, et quand ma dame en fut avertie, la douleur la fit tomber pâmée. En revenant à ses esprits, elle dit qu'elle aimerait mieux tout perdre que de ne pas secourir messire Gauvain. Nous avons donc attaqué les gloutons: mais nous n'étions que quinze et n'avons pu soutenir la lutte. D'ailleurs, celui qui conduisait les vingt chevaliers était si grand, si fort, qu'on ne pouvait tenir devant lui. Mes compagnons ont été tués; seul j'ai pu m'échapper, navré comme vous voyez. Pour ma dame de Cabrion, quand elle a vu tomber ses hommes, elle s'est enfuie à travers la forêt, et j'ignore ce qu'elle est devenue.»

Il achevait de parler, quand une demoiselle sortit du bois tout effrayée. Elle tenait dans ses mains les longues tresses coupées de ses blonds cheveux; un chevalier armé, mais à pied, la suivait de près: «Sire chevalier, crie-t-elle au duc, secourez-moi de grâce!» Le duc s'élance entre elle et le chevalier qui ne l'attend pas et cherche un refuge dans l'épaisseur des bois. «Vengez-moi de ce traître, répétait la demoiselle: il m'a déshonorée de mes tresses et sans vous il m'eût honnie de mon corps.» Le duc pique des deux dans le bois et joint le chevalier comme il venait de retrouver son cheval. Tout en laçant son heaume, l'inconnu demande froidement à Galeschin ce qu'il veut de lui. «Vous traiter comme le mérite tout homme qui insulte dame ou demoiselle.—Beau sire, vous êtes à cheval et je suis à pied; vous n'aurez pas d'honneur à me vaincre si vous ne me donnez le temps de remonter.—Choisissez donc: montez, ou je descendrai.—Je monterai. Mais enfin que me voulez-vous?—Je veux te châtier pour avoir, dans un pareil jour veille de Pentecoste, outragé cette demoiselle.—Je ne l'ai pas même couchée sur l'herbe. Au reste, je vous attends, car je n'en craindrais pas deux comme vous.» Alors le duc broche son cheval: le choc fut rude, l'inconnu était le plus grand des deux. Les écus sont traversés, le fer s'arrête sur les hauberts; mais le duc, plus adroit et plus exercé, jette son adversaire dans une mare fangeuse, sous le ventre de son cheval. Par malheur, en passant outre le cheval du duc heurte l'autre et s'affaisse. Le duc quitte les étriers, franchit la mare, revient l'épée levée sur son adversaire qu'il aide d'abord à se dégager. Puis, cela fait, il lui arrache le heaume et fait mine de lui trancher la tête. «Ayez merci de moi!» dit en gémissant l'inconnu.—Je l'aurai tel qu'il plaira à la demoiselle.—Hélas! je l'ai trop maltraitée; je lui offre l'amende qu'elle voudra.» Le duc revenant à la demoiselle: «Que voulez-vous que je fasse de cet homme?—Vous voyez mes tresses coupées; jugez ce qu'un tel affront mérite.—Vous a-t-il fait autre honte?—Non, grâce à Dieu et à vous; mais il n'a pas dépendu de lui.» Le duc retourne au chevalier. «—Je veux savoir qui vous êtes, vous et ceux qui ont massacré les hommes de la dame de Cabrion, et emmené messire Gauvain.—Je ne le dirai pas.—Vous mourrez donc.—Non! je vais le dire; c'est Karadoc.—Pensez-vous qu'il mette à mort messire Gauvain?—Non; mais il lui fera toutes les hontes. Il le hait pour avoir tué un de ses oncles, bon chevalier. Je vous ai répondu, sire, ayez merci de moi!—La merci qu'il plaira à cette demoiselle de prononcer. Demoiselle, voici l'épée de ce mauvais chevalier; décidez l'usage que j'en dois faire.» Alors l'écuyer à la tête bandée s'avance et reprenant l'épée: «C'est moi qui vous vengerai, ma sœur.» La demoiselle regarde ses belles tresses, pleure et dit qu'elle aime mieux le voir mourir. Aussitôt l'écuyer hausse l'épée et fait voler à terre la tête du chevalier.

Ils reprenaient ensemble le chemin frayé, quand l'écuyer aperçoit de loin un de ses compagnons; il lui fait signe d'approcher: celui-ci arrive, salue le duc et lui apprend que la dame de Cabrion n'était pas loin. Le duc de Clarence se fait conduire vers elle, et s'empresse de faire honneur à la cousine du roi Artus et de mess. Gauvain. L'écuyer blessé monte le coursier de celui qu'il a décapité, et le duc, en les recommandant à Dieu, obtient de la dame de Cabrion qu'elle ne parlera pas au roi de la mésaventure de mess. Gauvain.