Le duc et l'écuyer de la dame de Blancastel voient bientôt, à l'entrée d'un carrefour, avancer de leur coté une demoiselle montée sur palefroi: elle demande au duc s'il est le chevalier qui délivrera mess. Gauvain? «—Au moins suis-je, répondit-il, de ceux qui le tenteront, et quoi qu'il puisse advenir, j'y mettrai tout mon pouvoir.—Sire! votre pouvoir n'y fera rien; il faudrait une dose de prouesse dont vous n'êtes pas apparemment pourvu.—Et qu'en savez-vous, demoiselle?—Oseriez-vous me suivre, deux jours durant et pourriez-vous ainsi montrer si vous êtes digne de l'essayer?—Demoiselle, dit alors le valet de Blancastel, monseigneur ne doit pas quitter le bon chemin pour vous suivre.—Ne disais-je pas qu'il n'en aurait jamais le cœur? Et pourtant, il n'aurait pas, où je le voulais mener, la moitié des peines qui l'attendent s'il veut délivrer messire Gauvain.—Je reconnais, demoiselle, qu'il m'importe de chercher à reconnaître si je puis mener à fin une telle entreprise; et si je ne sors pas à mon avantage d'une aventure aisée, je ne dois pas espérer d'en achever une plus difficile. Je suis donc prêt à vous accompagner; advienne que pourra!» Le valet eut beau dire, il lui fallut aller avec le duc et la demoiselle. À l'entrée de la nuit, ils atteignirent un verger fermé de hautes murailles: la demoiselle en fit ouvrir la porte; on les y reçut avec honneur, et le duc fut conduit dans une belle chambre où son lit était dressé.
Le matin, quand il fut levé et armé, la demoiselle vint l'inviter à la suivre: ils descendent un escalier et arrivent dans un souterrain dont les portes étaient de fer. La demoiselle ouvre, et le duc entre après elle. Il aperçoit quatre sergents de haute taille, munis de chapeaux de fer et de pourpoints de cuir bouilli, les bâtons recourbés et garnis d'acier, comme ceux des champions. Ils s'exerçaient à l'escrime; C'était un père et ses trois fils. À la vue du duc, ils s'écartent et se rangent le long des parois, en tenant leurs écus devant eux, sans mot dire. «Suivez-moi,» dit la demoiselle au duc; et elle passe entre les quatre ferrailleurs pour gagner une porte qu'elle entr'ouvre. Le duc voit bien qu'il ne passera pas aussi facilement à travers les vilains; mais il n'hésite pas à suivre la demoiselle. L'épée à la main, l'écu sur la tête, il marche à eux et pare le plus vite qu'il peut les coups de bâton qui lui pleuvent sur le dos et les flancs. Il fait un pas en arrière, revient et s'adosse au mur. Dès lors, il ne les craint plus: leurs bâtons ferrés n'entament pas son heaume; sa bonne épée découpe leurs écus et pénètre à plusieurs reprises dans leurs chairs. Le combat dura longtemps sous les yeux de la demoiselle, attentive à les contempler de la porte qu'elle tenait entr'ouverte. «Chevalier,» disait-elle au duc, «vous laisserez-vous éternellement arrêter? Non, vous n'avez pas ce qu'il faut pour mettre à fin plus grande entreprise.» Ces paroles le font rougir de dépit; et comme les escrimeurs s'abandonnaient, avec plus de rage, il atteint le père du tranchant de son épée et fait tomber le poignet droit qui tenait le bâton. Le blessé pousse un cri douloureux: à la vue de leur père si cruellement mis hors de combat, les trois frères redoublant d'ardeur et de furie: le duc avise celui qui le pressait le plus et fait semblant de le frapper à la tête; quand il lui voit lever l'écu pour prévenir le coup, il lui coule sa lame le long de l'échine, lui sépare la cuisse du corps et l'étend par terre. Pendant que la douleur arrache au navré des hurlements, le duc atteint le second frère sur la nuque qu'il surprend découverte et lui tranche la tête. À la vue de son père et de ses frères, le dernier se décide à gagner la porte qui conduisait au préau. Mais se trouvant arrêté contre le mur, il jette son écu, son bâton, s'agenouille et implore la merci que le duc lui accorde, du consentement de la demoiselle.
On entendit alors à l'entrée du souterrain de grands cris de joie qui partaient d'une foule de dames et chevaliers. Galeschin remonte dans le pourpris, la demoiselle le fait repasser du jardin dans une grande plaine que dominait un des plus beaux châteaux du monde. De la ville on entendait le retentissement des cors et des trompes; les portes s'ouvrirent et laissèrent passer une nombreuse compagnie qui vint féliciter le duc et lui faire escorte jusqu'au château. On avait déjà pavoisé les rues et chacun à l'envi saluait le vainqueur: les écus des quatre escrimeurs étaient portés en triomphe par deux jeunes valets; vieillards, hommes et femmes, tous criaient: «Bien venu le bon chevalier qui a mis un terme à nos maux et délivré nos enfants de servage!» Et chacun de tomber à ses genoux comme devant un sanctuaire. Le seigneur du château, homme de grand âge et bien près d'être aveugle, alla pourtant au devant de lui et le pria de faire séjour. Galeschin s'excusa sur ses grandes affaires. «—Ne nous refusez pas de grâce, reprit le vieillard, accordez cette faveur aux gens qui vous doivent leur délivrance. Avant tout, je dois vous apprendre que ce château se nomme Pintadol[64], et que nous avons, il y a déjà longtemps, juré de le transmettre à qui pourrait en abattre la mauvaise coutume. Vous l'avez conquis, vous en devenez donc le seigneur.» Le duc voulait refuser, mais tant le prièrent la demoiselle et les chevaliers nouvellement délivrés, qu'il en reçut la féauté. Puis il dit son nom en prenant congé avec la demoiselle et le valet de la dame de Blancastel. Il ne manqua pas de demander ce qui obligeait les quatre félons à s'escrimer comme ils avaient fait: «Vous le saurez, répond la demoiselle, quand vous aurez essayé d'une autre aventure non moins périlleuse et qu'il faudra mener à fin, si vous tenez toujours à celle de la Tour douloureuse. Le voulez-vous?—Assurément. Continuez, demoiselle, à me conduire.»
Ils arrivèrent vers Nones[65] devant un château de grande et belle apparence, environné de terres en pleine culture. La porte était ouverte, mais les ténèbres qui régnaient dans toutes les rues ne leur permirent pas d'y rien distinguer. Au milieu de la ville était un vaste cimetière dépendant d'une église abandonnée; seul il était éclairé comme en dehors des murs. «Que veut dire cette obscurité et cette clarté lointaine, demande le duc.—Vous le saurez au retour. Suivez-moi.» Elle descend alors et les invite à faire de même; leurs chevaux sont attachés à l'extrémité dune longue chaîne que le duc devra tenir, pour ne pas s'égarer en avançant dans une obscurité profonde jusqu'au cimetière où les ténèbres n'avaient pas pénétré. Pendant qu'ils avançaient à tâtons, ils entendaient des cris, des pleurs et des sanglots qui semblaient partir de plus loin. L'herbe avait crû dans le cimetière, pour témoigner que depuis longtemps la terre n'en avait pas été remuée. Arrivés à la porte de l'église: «C'est ici, dit la demoiselle, que commence l'épreuve; voyez-vous au fond de l'église une faible lueur? celui qui pourra arriver jusque-là et ouvrir la porte d'où jaillit ce rayon aura mis à fin cette aventure. Nous allons vous attendre ici, et si vous arrivez à la porte du fond, vous verrez le jour pénétrer dans le moutier, et tous ceux qui, pour leur malheur, habitent le château se livrer à la joie que leur causera la délivrance.»
Le duc alors détachant son écu le lève sur sa tête et descend dans l'église. Il sent aussitôt un froid glacial; de l'obscurité profonde semble suinter une horrible puanteur. Il revient en arrière pour demander à la demoiselle restée sur le seuil d'où venait cette infection? «Depuis dix-sept ans, répond-elle, tous ceux qui meurent dans l'intérieur de la ville sont transportés et enfouis sous la terre de ce moutier; non par les habitants du château, mais par je ne sais quels diables ou mauvais esprits. Quant aux vivants, il leur est interdit de pénétrer dans le cimetière ou de sortir du château.—De grâce, dit le duc émerveillé, apprenez-moi comment ils soutiennent leur vie.—Par le travail des laboureurs qui cultivent les terres en dehors des murs, comme étant les serfs de ceux qui habitent le château; ils ne sèment et moissonnent que pour eux.
«—Quelle que soit l'aventure, dit le duc, j'entends essayer de la mettre à bonne fin. Mais je ne suis pas sûr d'y parvenir, car je n'ai jamais ouï parler de telle merveille. Veuillez me dire quelle en est l'origine.—Volontiers. Le moutier que vous voyez n'était autrefois qu'un ermitage. La clarté répandue dans le cimetière sort de la dépouille mortelle de maints preux et grands personnages religieux, qui y sont enterrés. En raison de la fertilité du sol, on avait choisi ce lieu pour y construire un château appelé Ascalon le Gai. Il y eut dix-sept ans à la semaine peineuse, qu'à l'heure de matines, chacun étant allé les entendre, le seigneur du château qui aimait de grand amour une demoiselle dont il ne pouvait faire sa volonté, ne craignit pas de mettre à profit les ténèbres; et quand on eut éteint les cierges, il s'approcha de la jeune fille dont il obtint, durant le divin office, tout ce qu'il avait si longtemps désiré. Le Saint-Esprit, qui voit tout, révéla le sacrilége à un pieux ermite de l'ordre de Saint-Augustin le lendemain, comme il célébrait les matines. L'ermite approchant de l'endroit où ils s'étaient arrêtés la veille, trouva le châtelain et la demoiselle frappés de mort dans les bras l'un de l'autre. Depuis ce jour, les ténèbres n'ont pas cessé de couvrir le moutier et le château. Il n'est resté de lumière que dans le cimetière, autour de la tombe des prud'hommes qui y sont inhumés[66]. Et nous avons ouï dire que la clarté ne sera rendue au reste du château que par le meilleur chevalier du monde, auquel est encore réservé l'honneur de mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse. Renoncez-vous maintenant à tenter l'épreuve?—Non assurément, demoiselle.»
Il rentre alors dans le moutier, et quand il a fait quelques pas, il est de nouveau suffoqué par les odeurs infectes répandues autour de lui; il sent tomber en même temps sur lui une pluie de verges et de pointes aiguës. Son corps fléchit, il plie les genoux, et quand il essaye de se relever, une autre grêle de coups le rejette étendu sans mouvement. Revenu à lui, il fait un nouvel effort, cherche de la main, retrouve la chaîne et se traîne jusqu'à l'entrée du moutier. «Ah preux chevalier! dit la demoiselle, c'est ainsi que vous nous revenez!» Il ne répond rien, mais il rougit, pâlit et se sent d'ailleurs trop brisé pour essayer une seconde fois de rentrer dans l'église. Avant d'avoir eu le temps d'ôter son heaume, il vomit tout ce qu'il avait dans le corps. Le valet le soutient, l'aide à remonter les degrés de la porte et parvient à grand'peine à le remettre en selle. Alors de ce lieu maudit la demoiselle les conduit chez un vavasseur qui les reçoit honorablement. Ils y passèrent la nuit: le lendemain, Galeschin dont les forces étaient revenues voulut en prenant congé savoir l'histoire des quatre vilains qu'il avait mis à mort avant d'arriver à ce Château des ténèbres. Voici comment la demoiselle contenta sa curiosité.
«L'ancien seigneur de Pintadol avait été retenu prisonnier par son ennemi mortel, et le père des trois frères que vous avez vaincus était parvenu à lui rendre la liberté. Mais pour prix d'un si grand service, il avait contraint son seigneur suzerain de jurer sur les saints et de faire jurer aux hommes de sa terre qu'on lui accorderait un don. Le seigneur était bien loin de prévoir à quoi il s'engageait. L'autre demanda pour prix de la rançon le tiers de la terre: et des hommes de la terre, pour avoir délivré leur seigneur[67], il réclama le droit de prendre chaque année un de leurs fils, une de leurs filles, qu'il faisait conduire et enfermer dans ce château. Voilà comment nombre de jeunes valets, nombre de belles et sages pucelles ont ensemble perdu l'honneur et la liberté. Et comme cet indigne vilain prévoyait que bien des prud'hommes tenteraient d'abattre une si mauvaise coutume, il exerçait chaque jour à l'escrime ses trois fils, pour les mieux préparer à résister à quiconque essaierait de délivrer leurs victimes.
«—Mais, dit le duc, quel intérêt aviez-vous, demoiselle, à voir tomber cette coutume?—Une mienne nièce, à peine âgée de douze ans, avait été, pour sa grande beauté, choisie par l'odieux vilain, et je tremblais qu'elle ne devînt la proie de ses trois ribauds de fils. Je vins donc à votre rencontre dans l'espoir que peut-être à vous était réservé l'honneur de délivrer ma chère nièce et les autres prisonniers.
«Le château où vous n'avez pu faire pénétrer le jour se nomme Ascalon le Ténébreux. Je ne vous ai pas trompé en vous rappelant la prédiction des sages: les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse ne seront abattues que par celui qui dissipera les ténèbres du moutier.