«—Ainsi, dit à son tour le valet quand la demoiselle fut éloignée, puisque vous n'avez plus l'espoir de délivrer messire Gauvain, le mieux sera de revenir sur vos pas. Vous êtes meurtri, rompu et peut-être plus gravement blessé que vous ne pensez; madame votre cousine saura mieux vous guérir que personne.—Tu parles bien; toutefois, puisque je l'ai entrepris, je rougirais de ne pas poursuivre.—Mais, sire, vous êtes maintenant bien loin de la Tour douloureuse; la demoiselle vous en a grandement écarté. Je vous suivrai pourtant, si, malgré mon avis, vous voulez aller plus avant.»
Ainsi chevauchèrent-ils longuement et en silence; le duc songeant avec tristesse au Château ténébreux. Arrivés devant un chemin herbu, tortueux, étroit, depuis longtemps abandonné, le duc dit au valet d'avancer. «Ah, sire! répond l'écuyer, nous sommes dans l'endroit le plus dangereux de la forêt, ce qu'on appelle le Chemin du Diable: mon avis serait donc encore de retourner à Blancastel.—Tu perds une belle occasion de te taire, répond le duc; c'est le fait d'un marchand, non d'un chevalier, de quitter les voies périlleuses pour en prendre de plus sûres. De cette façon, jamais les aventures ne seraient mises à fin. Avançons toujours.» Et ils chevauchèrent de plus belle, comme approchait déjà la nuit.
Le valet apercevant à quelque distance des vaches et des brebis qui paissaient: «Sire, dit-il au duc; il serait temps de reposer; nous ne sommes pas loin d'une habitation, ces troupeaux nous l'indiquent assez. Je vois des bergers montés sur de grandes juments, souffrez que j'aille leur parler.» Le duc consentant, il va les saluer et leur demande s'il n'y avait pas assez près un logis où pourrait passer la nuit un chevalier errant navré de plusieurs plaies. Les bergers, qui appartenaient à un vieux vavasseur de la forêt, répondirent que leur maître hébergeait volontiers les chevaliers errants, et il offrit de les conduire à son hôtel. «Ramenez nos bêtes, dit-il à son compagnon, je me chargerai d'accompagner ce chevalier.» Il les mène ainsi devant une maison de belle apparence; les deux fils du vavasseur les accueillent, désarment le duc et le servent à l'envi. Le vavasseur avait une femme qui visita les plaies du duc encore saignantes. Elle y mit un nouvel onguent et les couvrit comme il convenait. Le lendemain, le valet lui donna ses armes et lui amena son cheval. Le vavasseur voulut le convoyer avec ses fils; chemin faisant il demanda d'où il venait, où il allait. Le duc se tut sur sa dernière aventure; il se contenta de dire qu'il arrivait de Londres et désirait gagner la Tour douloureuse. «En vérité, répond le prud'homme, vous vous êtes dévoyé d'une demi-journée, pour suivre le chemin le plus dangereux et le plus mauvais. D'ici à la Tour douloureuse vous aurez à combattre tant d'ennemis qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul chevalier de les provoquer sans mettre en danger sa vie et son honneur. Laissez-moi vous avertir au moins de tout ce qui peut diminuer vos périls.
«Vous trouverez, à quinze lieues anglaises d'ici[68] un val grand et profond auquel aboutit le chemin où vous êtes. Depuis quatorze ans aucun des chevaliers qui l'ont suivi n'en est revenu. La raison, je ne vous la dirai pas en ce moment, car je suis pressé de retourner; j'aime mieux vous donner les moyens de vous passer de ma conduite. À l'entrée du val est une chapelle qu'on nomme la Chapelle Morgain. Là, deux voies s'offriront à vous: si vous choisissez celle de droite, elle vous conduira à la Tour douloureuse, sans obstacles qu'un bon chevalier ne puisse surmonter. La voie de gauche vous mènerait au Val dit sans retour, d'où l'on n'a jamais vu revenir un seul chevalier. Il est vrai qu'il en est à peu près de même de la Tour douloureuse, pour tous les chevaliers qui, jusqu'à présent, ont tenté d'en abattre les mauvaises coutumes. Voyez s'il n'y aurait pas grande folie de vous engager dans l'une ou l'autre de ces épreuves désespérées.—Bel hôte, répondit le duc, je prévois que mon corps va courir de grands dangers, mais je ne pourrais retourner sans honte: ainsi je dois plutôt affronter la mort que céder aux défaillances du cœur.—Allez donc, dit en soupirant le vavasseur, et que Dieu vous garde!»
Le prud'homme retourna: le duc, seulement suivi de son écuyer, chevaucha sans trouver aventure jusqu'à l'heure de tierce. Arrivés à la Chapelle Morgain, ils reconnurent les deux voies: celle de droite, nouvellement tracée pour esquiver le Val sans retour, et celle de gauche qui conduisait au Val et rejoignait l'autre plus loin. «Voilà, dit l'écuyer, le Val périlleux dont le vavasseur a parlé. Ayez merci de vous-même; vous êtes perdu si vous y entrez, et je n'entends plus vous suivre et risquer d'y être comme vous retenu. Prenez, sire, l'autre voie; elle conduit justement à la Tour douloureuse.—Par Dieu, répond le duc, tu dois penser que je tiens à la vie tout autant que toi; mais ce que je ne puis endurer c'est le renom de recréant.—Ah sire! je vous jurerai par tous les saints de cette chapelle que je ne parlerai jamais de cela à personne.—Je le crois bien: mais moi je ne pourrai m'en taire, puisque nous avons juré de conter à la cour du roi, quand nous y reviendrons, tout ce qu'il nous sera arrivé: je serais donc parjure, si j'en dissimulais la moindre chose. J'irai aussi loin que je pourrai.—Aussi loin qu'il vous plaira, reprend le valet, mais ne pensez pas que je vous suive. Seulement, j'entends rester ici tant que je pourrai supposer que vous ne soyez pas encore prisonnier.—Rien de mieux; attends-moi aussi longtemps que tu dis, et sois à Dieu recommandé!»
Il pressa les pas de son cheval et s'engagea seul dans le Val redouté.
On l'appelait tantôt le Val sans retour, tantôt le Val des faux amants, et voici comment il avait commencé. On sait que Morgain, la sœur du roi Artus, eut plus qu'aucune autre le secret des charmes et des enchantements: elle avait tout appris de Merlin. Pour mieux se rendre la science familière, elle avait laissé la compagnie des hommes et s'était enfoncée dans les grandes forêts; si bien que maintes gens ne la croyant plus une femme l'appelaient Morgain la fée, et même Morgain la déesse. Elle avait longtemps mis son amour et son cœur dans un chevalier dont elle se croyait uniquement aimée; mais il la trompait, en lui préférant une demoiselle de grande beauté, qu'il ne voyait que rarement, tant était grande la jalousie et la clairvoyance de Morgain. Un jour cependant, ils étaient convenus de se rencontrer au fond de ce val, le plus riant, le plus beau qu'on puisse imaginer. Morgain fut avertie, elle courut et les surprit comme ils se donnaient les plus tendres témoignages d'amour. Peu s'en fallut qu'elle n'en mourût de douleur; mais revenant bientôt à elle, elle jeta sur le val un enchantement dont la vertu était de retenir à toujours tout chevalier qui aurait fait à son amie la moindre infidélité d'action ou de pensée: son ami fut la première victime du charme: quand il voulut s'éloigner, il sentit qu'il était arrêté par une force invincible. La demoiselle fut plus cruellement traitée. Elle se crut enfermée dans la glace jusqu'à la ceinture et, de la ceinture à l'extrémité des cheveux, dans un feu ardent. Depuis ce jour, il n'y eut pas un chevalier amoureux qui pût, une fois entré, trouver le moyen de sortir de ce val. Morgain avait encore destiné que la voie resterait ouverte pour le chevalier qui n'aurait jamais rien senti de l'aiguillon des désirs, et pour celui qui n'aurait pas à se reprocher la moindre infidélité amoureuse. À celui-ci était réservée la vertu de détruire l'enchantement. Morgain croyait en avoir assuré l'éternelle durée. De leur côté, les chevaliers qui connaissaient la force de la conjuration se gardaient de mettre le pied dans le Val, persuadés que ce n'était pas un d'eux qui pourrait en triompher; mais d'autres ignoraient le charme, et s'y étaient laissé prendre[69].
Le Val était de grande étendue, environné de hautes montagnes, couvert d'un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle et claire fontaine. La clôture en était merveilleuse; c'était en apparence une muraille épaisse et élevée, en réalité ce n'était que de l'air. On entrait sans trouver et sans supposer le moindre obstacle; mais une fois entré, on ne songeait pas même qu'il y eût un moyen d'en sortir. Le charme durait depuis dix-sept ans; déjà deux cent cinquante-trois chevaliers en avaient éprouvé la vertu. Ils y étaient arrivés de maintes terres; ils y trouvaient à leur guise de belles maisons. À l'entrée de la clôture était la chapelle où les prisonniers pouvaient tous les jours entendre la sainte messe chantée par un prouvaire du dehors. D'ailleurs le séjour paraissait assez agréable à la plupart de ceux qui s'y voyaient retenus. On y trouvait de beaux banquets, des instruments de musique, des chants, des danses, des carolles, des jeux d'échecs et de tables. S'il arrivait que le chevalier y fût entré avec une dame qui n'eût jamais trompé ou voulu tromper son ami, elle demeurait avec lui tant qu'il lui plaisait, et de son plein gré. Quant aux écuyers, on leur permettait de rester près de leurs seigneurs; mais ils pouvaient s'éloigner si, tout en prenant le déduit amoureux, ils étaient restés constamment insensibles aux attraits des autres dames ou demoiselles; autrement ils partageaient le sort de leurs maîtres. Tel était donc le Val sans retour ou des faux amants[70].
Galeschin s'y engageait le plus tranquillement du monde; mais la pente était si rapide qu'il prit le parti de quitter les étriers et de mener son cheval en laisse. Arrivé au bas du tertre, il vit une épaisse fumée: c'était la vapeur dont le val était fermé. Il remonte à cheval, traverse la clôture simulée, et voit bientôt s'élevant à gauche et à droite de belles maisons. Il retourne la tête, la fumée s'était dissipée, mais il lui sembla que la trompeuse muraille de l'entrée le suivait jusqu'à toucher la croupe de son cheval. En avançant encore il arrive devant une porte trop basse et trop étroite pour un cavalier; il descend donc une seconde fois, laisse le cheval, jette son glaive, détache la guiche de son écu pour le passer au bras gauche; brandit son épée et, la tête baissée, s'engage dans une allée longue, étroite et assez obscure. Il avance cependant toujours: à l'extrémité de l'allée il voit de chaque côté le profil de deux énormes dragons jetant par la gueule de grands flocons de flamme. Deux chaînes scellées dans le mur les arrêtaient par la gorge. «Voilà, se dit Galeschin, de furieuses bêtes;» Involontairement il fait un mouvement en arrière, pour se prémunir contre leur approche; mais la honte le retient comme si tout le monde l'eût vu, il se décide à marcher en avant. Les dragons s'élancent pour lui fermer la voie: ils jettent leurs griffes sur l'écu, déchirent à belles dents les mailles du haubert et pénètrent dans les chairs qu'ils entament jusqu'au sang. Le duc ne recule pas: il donne de son épée sur leurs pis, sur leurs têtes et parvient enfin à passer outre, laissant les dragons lécher le sang qu'ils ont fait jaillir et dont leurs ongles sont humectés. Pour le duc, son premier soin est d'éteindre les flammes qu'ils avaient vomies contre lui; mais il se trouve bientôt devant une rivière bruyante et rapide. Surpris de voir dans le Val un si grand cours d'eau, il désespérait de le franchir, quand il aperçoit une planche longue et étroite sur laquelle il lui fallait tenter de passer. À peine y a-t-il avancé le pied qu'il voit à l'autre bout deux chevaliers armés et l'épée nue, faisant mine de lui défendre le passage. Il éprouve un moment de crainte; car ils sont deux, ils tiennent la rive; lui, s'il chancelle et tombe, ne pourra manquer de se noyer, l'eau étant profonde et noire comme l'abîme. «Je ne reculerai pas,» se dit-il. Mais quand il est au milieu de la planche, le cœur lui tremble, il a grand'peine à se maintenir. Il avance encore: trois chevaliers, non plus seulement deux, lui disputent le rivage; le premier lève son glaive, le second le frappe de son épée sur le heaume, le fait fléchir et enfin glisser dans l'eau. Il se croit perdu, il sent les angoisses de la mort; mais, comme il était déjà pâmé, on le tire de l'eau avec de longs crocs de fer, et quand il ouvre les yeux, il se voit étendu dans un pré; devant lui un grand chevalier qui le somme de se rendre s'il tient à la vie. Il ne répond rien et se redresse à genoux. D'un coup fortement asséné sur le heaume, le chevalier le fait retomber, pose un pied sur sa poitrine, lui arrache le heaume et lui répète qu'il est mort s'il ne fiance prison. Le duc se tait; quatre sergents alors le prennent, le désarment et l'emportent dans un jardin où se trouvaient grand nombre de chevaliers. «Ce chevalier, leur demande-t-on, est-il mort?—Non, mais peu s'en faut; et maudite soit l'heure où cette prison fut établie!» Enfin le duc revient de pâmoison; chacun le réconforte et le console du mieux qu'il peut.
Il apprit alors à ceux qui l'entouraient qu'il était Galeschin duc de Clarence, fils du roi Tradelinan de Norgalles et compagnon[71] de la Table ronde. Ceux qui le connaissaient eurent à la fois grande joie et grande douleur de le retrouver vivant et comme eux prisonnier. Il y avait là Aiglin des Vaus, Gaheris de Caraheu, Kaedin le Beau. «Quel dommage, sire! disait ce dernier; non pour vous seulement, mais pour tous les compagnons de la Table ronde! Quel deuil en fera messire Gauvain quand il le saura!» Le duc leur conte alors l'occasion de sa voie; la prison de mess. Gauvain, l'engagement qu'avaient pris Lancelot, mess. Yvain et lui de tenter sa délivrance. De leur côté, les trois chevaliers lui apprennent comment ils se trouvent retenus dans le Val, comment le plus preux ne devait pas espérer d'en sortir, pour peu qu'il eût faussé de rien ce qu'il devait à son amie. «Par Dieu, dit le duc, si j'avais su que la prouesse n'y pouvait de rien servir, je n'eusse jamais mis ici les pieds; je suis en un bien furieux danger d'y rester à toujours. Où trouver le chevalier qui, dans le cours de ses amours, aura constamment éloigné toute œuvre et tout désir d'inconstance?»