Maintenant que le preux duc de Clarence est ainsi retenu en bonne compagnie, nous l'y laisserons pour nous informer de ce qui advint à messire Yvain, dans la voie qu'il avait choisie.
LXXV.
On se souvient qu'en se séparant de ses deux compagnons dans la forêt de Varenne, mess. Yvain avait lui-même choisi le chemin de gauche. Il chevaucha jusqu'à basses vêpres sans trouver aventure: mais à la nuit tombante, il fit rencontre d'une litière que traînaient deux palefrois. Une demoiselle vêtue de noir l'occupait, le visage découvert, la main appuyée sur sa joue. On aurait loué sa beauté, si les pleurs dont son visage était inondé eussent permis d'en bien juger. Sept écuyers escortaient sa litière, et devant la dame était placé un grand coffre dans lequel gisait un chevalier navré de nombreuses plaies.
Mess. Yvain salua la demoiselle. «Dieu vous bénisse, répond-elle sans le regarder.—Demoiselle, vous plairait-il m'apprendre ce que peut contenir ce coffre?—Ne le demandez pas; ou du moins sachez qu'on ne le découvrira pas sans recueillir honneur ou honte. Il contient un chevalier navré: jusqu'à présent tous ceux qui essayèrent de l'en tirer ont fait de vains efforts. Si jamais quelqu'un y parvient, ce sera après avoir juré sur Saints qu'il vengera ce malheureux chevalier. Apprenez d'ailleurs que l'honneur de le délivrer est réservé au plus preux des vivants. Si donc vous pensez l'être, essayez.
«—Demoiselle, tant de bons chevaliers ont échoué dans cette épreuve que je puis bien la tenter à mon tour, sans être plus qu'eux déshonoré si je ne réussis pas.
«—Vous, déposez la bière sur le gazon,» dit aux écuyers la demoiselle. Cela fait, mess. Yvain lève le couvercle. Le chevalier avait à travers le corps deux plaies de fer de lance, un coup d'épée au milieu du front et l'épaule droite entr'ouverte.
La douleur lui arrachait des cris. Mess. Yvain promit comme loyal chevalier à la demoiselle de venger son ami, et puis il essaya de tirer à lui le navré, mais il fit de vains efforts pour le soulever et il se vit contraint de renoncer à l'ébranler. «Vous aviez droit, demoiselle, dit-il, de penser que je n'étais pas le meilleur des chevaliers, et je le savais bien moi-même. Je voudrais, pour une des plaies de votre ami, qu'un chevalier de ma connaissance eût tenté l'épreuve à ma place. Il n'est pas loin d'ici: si vous voulez le rencontrer, prenez cette voie qu'il a choisie. Je crois que lui seul pourra faire ce que vous désirez.»
La demoiselle trouva bon le conseil et prit à gauche le chemin que lui indiquait mess. Yvain. Pour lui, il continua sa chevauchée. Après une heure de marche il entendit un son de cor. Dans l'espoir de trouver un gîte, il broche de ce côté. Le cor donnait de plus en plus, comme pour appeler aide. Mess. Yvain qu'un beau clair de lune protégeait arrive devant une bretèche dressée à l'extrémité d'un pont tournant jeté sur un large fossé rempli d'eau. Le fossé entourait une maison de bois, il était pourvu d'un grand hérisson[72].
De la bretèche, le valet qui cornait voyant approcher messire Yvain: «Sire chevalier, crie-t-il, soyez notre sauveur; des larrons ont forcé ma maison: ils ont tué mes serviteurs, je tremble maintenant pour ma vieille bonne mère et plus encore pour l'honneur de ma jeune sœur.»
Le pont était baissé, la maison ouverte; mess. Yvain broche aussitôt des éperons, arrive dans la cour et surprend quatre de ces larrons comme ils montaient par une échelle aux fenêtres. Deux autres tenaient et se disputaient à qui garderait pour soi la sœur du valet. D'autres vidaient la maison de tout ce qu'elle contenait de précieux. Ils étaient assez légèrement armés, comme vilains, de pourpoints et de chapeaux en cuir bouilli[73]; mais ils avaient des haches, des épées, des arcs, des flèches et de grands couteaux dont ils s'escrimaient rudement.