Mess. Yvain s'en prit d'abord à ceux qui tenaient la belle jeune fille; il planta son glaive dans le corps du premier; de son épée il fendit le second jusqu'aux dents. Les autres, surpris, abattus, frappés, n'essaient pas de résister: il les poursuit, coupe tout ce qu'il atteint, bras, mains et têtes. En se sauvant, plusieurs cependant lui jettent des haches qui blessent son cheval et lui-même. Deux seulement osèrent affronter le hérisson et sortirent du fossé comme ils purent. Mess. Yvain ne songea pas à les poursuivre.

Le maître de la maison descendit alors de la bretèche et rendit grâces à son libérateur. «Ne regrettez pas votre cheval, dit-il, vous en trouverez un meilleur ici.» En pénétrant dans la maison, ils trouvent la vieille dame renversée sans connaissance; en les entendant venir la jeune fille s'était tapie sous un lit, les prenant pour des voleurs. À la voix de son frère, elle se montre et leur dit que, grâce à Dieu, elle n'avait pas été honnie. «Remerciez, dit le valet, le prud'homme auquel nous devons notre salut: et puisque vous êtes échappée, je me console de la mort de mes sergents.»

On prévoit que mess. Yvain fut courtoisement hébergé la nuit. Quand il fut couché, le valet lui demanda s'il avait l'intention de se lever matin: «Oui, dès la pointe du jour; j'ai plus à faire que vous ne pourrez penser.—Mais sire, reprit le valet, vous n'oubliez pas que demain est fête de Pentecôte: si je ne puis vous retenir, au moins ne monterez-vous pas à cheval avant la messe. S'il vous plaisait, je la ferais dire près d'ici, et je resterais avec vous jusqu'à ce qu'elle fût chantée.—Vous parlez en homme sage et je vous remercie; mais que la messe soit de grand matin.» Le valet s'incline, et se couche dans un lit dressé au pied de celui de mess. Yvain.

Au lendemain, le valet se lève un peu avant le jour et dispose le meilleur de ses chevaux, en attendant le réveil de mess. Yvain. «C'est, dit-il quand il le vit debout, le cheval qui portait mon père, il ne l'eût pas changé pour aucun autre; mais s'il était encore meilleur, je vous le donnerais de plus grand cœur.» Messire Yvain le remercie, monte, et va ouïr la messe à une lieue anglaise de là, dans la compagnie du valet, de la mère et de la sœur. Il fut ensuite convoié jusqu'à deux lieues et prit congé d'eux en leur donnant son nom.

Tierce était arrivée[74] quand les yeux de mess. Yvain s'abaissèrent sur une vallée profonde. La descente était ardue et difficile; il prit le parti d'avancer à pied en tenant son cheval par la bride. À l'extrémité de la vallée était une belle prairie traversée d'une rivière: sur les bords s'élevait un pavillon richement tendu; aux pans étaient attachés dix écus avec autant de glaives. Mess. Yvain aperçoit à quelque distance une demoiselle liée par les tresses à l'une des branches, les deux mains également serrées. Le sang rougissait sa belle chevelure et inondait son visage: un peu plus loin un chevalier en pures braies fortement lié à un tronc d'arbre, la poitrine et le linge ensanglantés. À cette vue, mess. Yvain ne peut retenir ses larmes.

Il va d'abord à la demoiselle, épuisée de douleur et des cris qu'elle avait exhalés; elle avait à peine la force de parler. Elle respirait difficilement, ses yeux étaient rouges et gonflés; la peau qui retenait encore ses cheveux était ouverte çà et là par la violence de l'étreinte. À demi-voix cependant elle disait: «Messire Gauvain, que n'êtes-vous ici!» À ce nom, mess. Yvain avance tout près d'elle: «Demoiselle, qui vous a si cruellement traitée, et que parlez-vous de messire Gauvain, un des hommes que j'aime le plus au monde?—Votre nom? dit-elle à voix basse.—J'ai nom Yvain, fils du roi Urien, cousin germain de celui que vous regrettez.—Hélas! si mess. Gauvain était ici, il mettrait en danger pour me venger corps et âme; je ne suis tourmentée que pour lui avoir rendu service. Il me défendrait, non-seulement pour moi, mais pour celui que vous voyez tout près et qu'ils ont apparemment tué.—Quel est ce chevalier?—Vous le connaissez assez; c'est Sagremor le desréé!»

Grande fut alors l'émotion de mess. Yvain; mais qui va-t-il d'abord secourir, de son ami ou de la demoiselle? Il se décide pour celle-ci, et va couper la branche qui la tenait suspendue. La demoiselle tombe; il allait pour la délier, quand arrive, armé de toutes armes, un chevalier du pavillon: «Sire, dit messire Yvain, je ne sais pas qui vous êtes; mais vous avez grandement forfait en traitant indignement un des meilleurs chevaliers de la maison du roi Artus, et cette demoiselle qui voyageait sous le conduit de messire Gauvain.—Quoi! répond le chevalier, seriez-vous de la maison d'Artus?—Assurément; et ce n'est pas vous qui me le ferez renier.—Gardez-vous donc, je vous défie.» Ils prennent du champ et reviennent l'un sur l'autre: le chevalier brise son glaive sur l'écu de messire Yvain; celui-ci, plus heureux, abat d'un seul coup homme et cheval: et pour empêcher le chevalier de se relever, il repasse cinq ou six fois sur son corps, puis revient à la demoiselle qu'il commence à détacher. Mais un second chevalier sort du pavillon et le défie comme le premier. Mess. Yvain avait à peine eu le temps de dénouer les mains de la demoiselle; il remonte à la hâte, et, le glaive en avant, attend le nouvel agresseur. Ils échangent de rudes coups sur les écus; enfin le glaive du chevalier éclate, messire Yvain l'enlève des arçons, le lance à terre par-dessus la croupe du cheval, et revient de nouveau à la demoiselle. Appuyé sur son glaive il descend et recommence à délier les cheveux; mais ils étaient si longs, si fins et si mêlés, qu'il avançait lentement. «Coupez-les, pour Dieu! lui disait la dolente.—Non, demoiselle, ils sont trop beaux; je m'en voudrais de vous ravir un pareil trésor.» Cependant d'autres chevaliers sortaient du pavillon et lui criaient de se garder; si bien qu'avant d'avoir dénoué toutes les tresses, il lui faut reprendre son glaive et remonter. Tous se précipitent sur lui, le chargent et le font tomber à côté de son cheval. Il se relève et continuait à bien se défendre, quand un des agresseurs dit aux autres qu'il serait honteux à six cavaliers d'en attaquer un seul à pied. «Donnons-lui du moins le temps de remonter; nous aurons encore assez d'avantage.»

Après un instant d'hésitation ils reculent, et celui qui les avait retenus s'adressant à messire Yvain: «Par Dieu, chevalier, si vous nous échappez, vous serez de grande prouesse. Changeons de cheval: le mien vaut deux fois le vôtre, il pourra retarder le moment où vous partagerez le sort d'un autre vassal garotté devant ce poteau.» Il parlait ainsi pour donner le change à ses compagnons; mais il désirait en réalité délivrer Sagremor; car c'était le chevalier que Sagremor, on doit s'en souvenir, avait conquis et reçu à merci, la nuit où il avait accompagné messire Gauvain chez la fille du roi de Norgalles. En récompense, cet homme avait juré de lui venir en aide envers et contre tous. Messire Yvain accepta volontiers l'échange qu'on lui proposait et la lutte recommença. Le chevalier de Sagremor, tout en faisant semblant d'aider ses compagnons, trouvait moyen de se mettre entre eux et mess. Yvain qui était émerveillé d'un secours tout aussi peu attendu. Ici le conte l'abandonne pour nous dire comment de son côté se comportait Lancelot.

LXXVI[75].

Lancelot, en se séparant de mess. Yvain et du duc de Clarence, était entré dans une voie qui rejoignait plus loin celle que mess. Yvain avait choisie. Il ne fit pas de rencontre avant la chute du jour. Après avoir traversé une longue vallée, il franchit le tertre qui la bornait et ne fut plus longtemps sans apercevoir la litière du chevalier au coffre. Il apprit de la demoiselle l'inutile essai qu'avait fait un chevalier portant un écu blanc au lion de sinople. Lancelot à cet indice reconnut messire Yvain: «Veuillez, dit-il à la demoiselle, découvrir ce chevalier.—Volontiers, si vous tentez de le lever en promettant de le venger.» Lancelot promit et les écuyers posèrent le coffre par terre. Alors il passe le bras sous l'aisselle du navré, le soulève sans effort et l'étend doucement sur l'herbe. Le chevalier pousse un grand soupir, et regardant Lancelot: «Sire, bénie soit l'heure de votre naissance! vous avez fait ce que tant d'autres ont vainement essayé. Vous êtes, je le vois bien, le meilleur chevalier du monde, et je vous dois la fin de mes plus grandes douleurs. Elles ne sont plus rien, si je les compare à ce que je souffrais dans le coffre.» Il fait signe à l'un des écuyers: «Hâtez-vous, dit-il, d'aller apprendre à mon père et à mon frère ce que vous avez vu: ce preux chevalier viendra héberger dans notre maison; nous l'y recevrons avec tout l'honneur dont il est si digne.» Le jour finissait; il fallait choisir, de coucher dans la forêt ou de suivre la litière: Lancelot accepta l'offre du chevalier.