L'écuyer s'empressa d'aller annoncer au château l'heureuse nouvelle, pendant que Lancelot aidait à disposer une couche d'herbe verte et de fleurs odorantes: on enveloppa le chevalier dans une couverture, on le replaça sur la litière chevaleresque, et on se mit en route. Le coffre resta sur la voie; le chevalier qui venait d'en sortir craignant en le regardant de raviver ses douleurs.
Le château s'élevait sur les bords de la Tamise; sa beauté et l'agrément de sa position lui avaient fait donner le nom du Gai château. Le vieillard qui en était seigneur se nommait Trajan le Gai; dans sa jeunesse, il avait été compté parmi les plus preux, les plus beaux et les plus amoureux. Ses fils étaient Adrian le Gai que Lancelot venait de retirer du coffre, et Melian le Gai, lequel, aussitôt le message reçu, accourait à leur rencontre. Dès qu'il aperçut la litière, il tendit les bras vers Lancelot, puis il baisa son frère en demandant comment il se trouvait? «Bien, dit Adrian, grâce à Dieu et à ce preux chevalier qui seul a pu, sinon fermer mes plaies, au moins calmer mes douleurs. C'est encore lui, je le sais, qui pourra tous nous venger de nos cruels ennemis.»
À l'entrée du château, ils entendirent parmi les rues les gens chanter et caroler, en tenant dans leurs mains cierges et chandelles: «Bien venu soit, disaient-ils, le preux chevalier qui a délivré notre seigneur!» À la porte de la salle, ils trouvent le vieux Trajan qui allait au devant d'eux, en pleurant de joie de revoir son fils. On s'empresse autour de Lancelot; c'est à qui pourra l'aider à descendre et à désarmer: on dispose son lit, on le couche et Melian l'ayant quelque temps regardé: «Sire, dit-il, s'il ne vous déplaisait, je demanderais si vous ne seriez pas de la maison du roi Artus?—Oui, pourquoi le demandez-vous?—Comment pourrais-je l'oublier! Vous êtes assurément celui qui déferra à Kamalot le chevalier navré[76].—Oui, et je me souviens assez de tous les ennuis que cette affaire m'a causés.—Savez-vous quel était celui qui vous dut sa délivrance?—Non; mais je sais que je fus, à cause de lui, retenu en prison près de deux ans.—Ah sire! soyez entre tous béni! C'est moi que vous avez déferré: et nous vous devons, mon frère et moi, la fin de nos maux. Ce n'est pas tout. Vous avez en même temps guéri notre père qui n'était guère en meilleur point. Écoutez-moi: À l'extrémité de cette forêt, demeure un chevalier félon d'une force prodigieuse: il est plus grand même que Galehaut: c'est Karadoc de la Tour douloureuse. Son frère, aussi déloyal et aussi cruel que lui, m'avait percé des glaives dont vous m'avez déferré. Quoique navré, j'eus la force de le frapper à mort: de là, une haine sans merci entre notre famille et la sienne. Une fois, il assaillit mon frère Adrian qui, après une défense prolongée, demeura navré comme vous avez vu. Par une insigne cruauté, Karadoc ne lui donna pas le coup mortel, aimant mieux prolonger ses douleurs. Il le fit transporter dans son château et après l'avoir fait longtemps languir dans un souterrain humide, la mère de Karadoc, qui passe en méchanceté toutes les autres femmes, le tira de cette chartre pour ajouter encore à ses tourments. Comme elle avait le secret des charmes et des enchantements, elle le fit entrer, à l'aide de paroles magiques, dans le coffre d'où vous l'avez levé; par la vertu de ces paroles, il n'en devait sortir que quand le meilleur des chevaliers parviendrait à l'en tirer sans lui causer de douleur et sans même remuer le coffre. En attendant, mon frère ne pouvait ni mourir, ni pressentir la fin de ses maux. Après l'avoir ainsi destiné, elle le fit porter devant le château, pour le montrer dans cet état à toute sa parenté. Rien ne peut se comparer au chagrin qu'en ressentit notre seigneur de père. Il devint sourd, perdit l'usage de ses membres, et nous aurions tous préféré la mort à d'aussi grandes infortunes. La mesure n'en était pourtant pas comblée. À quelque temps de là je chevauchais dans la forêt avec deux oncles miens et d'autres de notre lignage; nous vînmes à parler de mon père et de mon frère, et tout en pleurant je m'écriai: Ah! beau sire Dieu, mon père peut-il espérer de jamais guérir! Une demoiselle montée sur palefroi amblant vint alors à croiser notre chemin et dit en passant: «Oui! mais l'un ne guérira pas avant l'autre.» Nous restâmes interdits. Vainement j'essayai de la joindre; j'y perdis mes peines et n'ai pu découvrir qui elle était. Je savais seulement que mon frère ne serait guéri qu'après avoir été levé du coffre. Mais, dès qu'il en fut sorti, grâce à vous sire chevalier, mon père marcha et entendit, ce qu'il n'avait pas fait depuis deux ans. Si les plaies de mon frère étaient visitées par un bon mire, je pense qu'elles se fermeraient comme les miennes se fermèrent, quand vous m'eûtes déferré.»
Lancelot reconnut ainsi que le grand ennemi du père et des deux frères était encore cet odieux Karadoc, ravisseur de messire Gauvain. Il indiqua à Melian le but de la quête qu'ils avaient entreprise, lui, le duc de Clarence et messire Yvain: «Mais, reprit Melian, vous plairait-il nous apprendre à qui nous sommes tant redevables?—Je vous dirai ce que je n'ai dit encore à nul autre chevalier: mon nom est Lancelot du Lac.—Ah! s'écria Melian, j'ai bien des fois entendu parler de vos prouesses.» Adrian, de son côté, au nom de mess. Yvain, se souvint du chevalier qui avait essayé de le lever. «S'il ne change de voie, dit-il, il lui faudra passer la nuit en pleine forêt. Mais vous, sire, comment pensez-vous avoir raison du traître Karadoc? Un seul chevalier, trois ou quatre même, n'ont pu, jusqu'à présent, lutter contre lui. Nous savons votre grand cœur; mais vous comprendrez en le voyant nos craintes. Ne parle-t-il pas déjà de conquérir les royaumes d'Artus et de Galehaut? C'est même pour cela qu'il a établi les mauvaises coutumes de son château, et qu'il y retient monseigneur Gauvain, afin d'attirer ici tous les meilleurs chevaliers du roi qui voudront essayer de le délivrer. Si pourtant vous ne craignez pas de le défier, je vous suivrai: c'est le moins, après ce que nous vous devons, de mettre pour vous nos corps en aventure.—Oui, reprit Lancelot, je tenterai ce qui n'a pas effrayé de meilleurs chevaliers que moi.—Si quelqu'un, dit Melian, doit triompher de Karadoc, c'est le preux auquel il vient d'être donné de nous guérir.»
Quittons un instant Lancelot, pour voir ce que devient messire Gauvain.
LXXVII.
Après l'avoir retenu dans ses bras pendant une lieue, Karadoc lui avait fait ôter ses vêtements pour le lier étroitement sur le dos d'un roncin: deux forts sergents le battaient de menues courroies, et faisaient jaillir son généreux sang de toutes les parties de son corps. Il souffrit sans exhaler la moindre plainte: seulement, il pensait au chagrin que son oncle et ses compagnons ressentiraient en apprenant sa mésaventure. Arrivés dans la Tour douloureuse, Karadoc le fit délier pour l'abandonner à sa mère: «Ah Gauvain! s'écria la vieille en le voyant, je te tiens donc! Je puis donc te demander raison du meurtre de mon cher frère que tu as occis en trahison!—Je n'ai jamais fait de trahison.—Tu mens; comment sans trahison aurais-tu mis à mort un chevalier qui valait cent fois mieux que toi?» Quand Gauvain s'entend deux fois accuser de trahison, il oublie de rage tous ses autres maux: «Tu mens toi-même, dit-il, méchante sorcière, et si l'infâme géant qui m'a surpris désarmé ose soutenir ton mensonge, je m'en défendrai dans sa maison même, contre son corps ou celui de tout autre.»
La vieille dont la fureur croissait de plus en plus appelle ses chevaliers. «Je n'aurai pas de joie, dit-elle, que ce traître ne soit mis en pièces; si vous n'osez le tuer, c'est moi qui le ferai.» Ce disant, elle va prendre un épieu dans le hantier[77], et s'approchait pour l'en frapper, quand son fils se met entre elle et messire Gauvain, et lui arrachant des mains l'épée: «Qu'allez-vous faire? voulez-vous m'enlever le profit de ma chasse.—Comment, fils! il m'a appelée méchante sorcière, et tu veux m'empêcher de le punir?—Mère, ne voyez-vous pas qu'il souhaite la mort pour échapper à la prison où je le ferai pourrir?» Ainsi parvient-il à calmer la forcenerie de la vieille. Mais elle ordonna qu'on étendît mess. Gauvain sur une table, et cela fait, elle exprima sur toutes ses plaies un onguent qui devait les irriter sans que le poison pénétrât jusqu'au cœur. Elle le fit ensuite transporter par trois sergents dans un souterrain obscur, rempli de toute espèce de vermines.
Au milieu de la chartre était un grand pilier de marbre creux dans lequel on avait poussé un châlit garni de paille rude et noueuse. Gauvain pouvait s'y étendre, mais non s'y tenir à demi levé, car la niche n'avait pas trois pieds de haut. On lui apportait chaque jour sa faible ration de pain et d'eau; une légère couverture le défendait seule du froid glacial de cette chartre bassement voûtée et peuplée de puants reptiles. C'était un sifflement aigu et continuel de vipères et de couleuvres qui, sentant la chair humaine, se roulaient, se dressaient à l'envi contre le pilier. Plus d'une fois il fut tenté de descendre du lit et de se donner en pâture à ces horribles bêtes; mais la honte d'une telle mort le retenait, la crainte aussi de perdre son âme. C'eût été volontairement sacrifier le corps que d'en faire le régal de pareils convives; il jugea donc que mieux valait souffrir que désespérer. Ainsi passa-t-il la nuit. Le venin gagna ses jambes, ses bras, son visage: vingt fois il s'évanouit, incessamment menacé ou surpris par les couleuvres qu'il repoussait des pieds et des mains.
Or, dans une autre partie du château se trouvait une demoiselle aimée de Karadoc. Elle le détestait pour l'avoir enlevée à son premier ami, chevalier preux et courtois qui avait été tué en voulant la défendre. Elle était longtemps restée chez la dame de Blancastel, et c'est elle dont cette dame, ainsi que nous avons vu plus haut, avait parlé à son cousin Galeschin, duc de Clarence. Si Karadoc ne l'eût pas surveillée de près, elle ne serait pas un jour restée dans cette maudite tour. Or sa fenêtre donnait sur un jardin qui touchait à la noire prison de messire Gauvain. Elle entendit des plaintes et ne douta pas qu'elles ne fussent exhalées par le preux chevalier dont elle avait souvent entendu vanter les prouesses et la prud'homie: «Ah Dieu! disait le prisonnier, ai-je mérité une fin si cruelle! Bel oncle Artus, vous gémirez grandement en apprenant mon malheur! Et vous, mes compagnons de la Table ronde, combien vous regretterez de ne pas savoir ce que je serai devenu! vous encore plus qu'eux, madame la reine; vous avant tous, Lancelot! Puisse au moins Dieu vous maintenir dans votre incomparable vaillance! Vous pourriez seul m'ôter de ce martyre, si la prouesse y pouvait suffire: mais ce château ne craint nul homme, et le tyran qui le tient est tellement sur ses gardes qu'il échappera sans doute à votre vengeance.»