Ainsi se plaignait mess. Gauvain. La demoiselle qui l'avait écouté descend et avance la tête dans la lucarne de la prison: «Monseigneur Gauvain! dit-elle à demi-voix.—Qui m'appelle?—Une autre victime, une amie qui ne vous a jamais vu, mais qui donnerait sa vie pour venir en aide au généreux défenseur des dames et demoiselles.—Hélas! demoiselle, pourriez-vous bien me soulager? Je suis couvert de plaies, enflé, déchiré, livré sans défense aux reptiles: si j'avais seulement un bâton pour m'en garantir, je bénirais qui me le donnerait.—N'est-ce que cela? vous l'aurez; de plus, un onguent pour vos plaies.»
Elle retourne à la chambre basse qu'elle habitait et, sans perdre de temps, elle ouvre un écrin, y prend une boîte. Ensuite elle abaisse la longue perche où pendait sa robe de jour, regarde si personne ne la voit, la lance dans le jardin, va la reprendre, la lève jusqu'à son épaule, y attache la boîte, gagne la fenêtre de la prison, et fait tomber la perche devant le pilier où Gauvain était étendu. «Détachez, lui dit-elle, cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»
Messire Gauvain fait ce qui lui est indiqué; il se soulève, prend la boîte et répand l'onguent sur ses membres endoloris et gonflés, moins par la morsure des reptiles que par le venin de la vieille sorcière. De la perche il fait trois bâtons et s'en escrime contre les couleuvres et autres vermines qui sont maintenant averties de se tenir à distance.
La demoiselle rentrée dans sa chambre, se souvient d'une recette qu'elle avait surprise à la mère de Karadoc. Elle se fait apporter par la fillette chargée de la servir une mesure de farine de seigle; elle y mêle du jus de rue, de serpentine et de cinq autres racines de grande vertu; elle pétrit cette farine, en fait un pain qu'elle cuit et coupe en petits morceaux, et va jeter le tout par la fenêtre de la prison. Les serpents alléchés par l'odeur du pain quittent le fond du souterrain où ils venaient de se réfugier; ils se gorgent du gâteau à qui mieux mieux en poussant des sifflements qu'on eût entendus du fond du jardin. Quand ils en furent bien soûlés, ils s'étendent, et la chaleur du pain luttant contre la glace de leur sang, ils meurent entassés les uns sur les autres.
Mais alors l'infection devient insupportable. Gauvain n'en devinait point la cause, étonné d'ailleurs de n'avoir plus de reptiles à frapper. Quand arrive la nuit, la demoiselle lie à l'extrémité d'une autre perche une provision de viandes qu'elle fait encore descendre dans la prison, en y joignant une lanterne de cristal garnie d'un petit cierge ardent. Mess. Gauvain regarde autour de lui, dans un coin était un monceau formé de tous les reptiles entassés sans vie. La demoiselle trouva moyen de faire plus encore: la nuit suivante, elle enveloppa de ses robes le manger de mess. Gauvain; les robes le garantirent du froid. Une autre fois, elle lui tend, au bout d'un long bâton, des draps blancs, un oreiller, une courte-pointe. Ainsi préservé de la faim, de la vermine et du froid, vingt fois il bénit sa bienfaitrice, en lui avouant encore qu'il ne pourra supporter l'infection produite par le cadavre des reptiles. «Il faut donc encore y pourvoir, dit-elle.» Et elle prépare devant la lucarne un feu de soufre mêlé à une dose d'encens. Quand il fut allumé, elle en jette plusieurs brandons dans la prison. Aussitôt la puanteur s'évanouit; mess. Gauvain respire librement et n'a plus d'autre ennui que la perte de sa liberté.
Le conte s'interrompt ici pour nous dire ce qui se passait sur les bords de la Tamise à la cour du roi Artus.
LXXVIII.
La veille de Pentecôte, le jour même où messire Yvain, Galeschin et Lancelot étaient secrètement partis à la recherche de mess. Gauvain, le roi Artus n'avait pas manqué, au sortir des vêpres, de demander pourquoi il n'y avait pas vu son neveu ni les trois autres chevaliers. Galehaut était aussitôt monté à cheval, et n'ayant trouvé à leurs hôtels ni mess. Gauvain, ni mess. Yvain, ni Galeschin, ni Lancelot, il avait interrogé les écuyers qui n'avaient pu dire ce qu'ils étaient devenus. Il s'en inquiétait, quand retournant au palais il aperçut Lionel qui chevauchait rapidement par une voie étroite. Lionel avait veillé la nuit précédente comme nouveau chevalier, et ne devait être armé que le lendemain de la main du roi. Cependant il avait endossé le haubert et l'avait recouvert d'une chappe d'isembrun, en prenant soin d'abattre le chaperon sur son nez; si bien que Galehaut le reconnut seulement au cheval qu'il montait. Il le rejoignit et l'atteignit devant un ponceau, comme il allait passer outre; Galehaut saisit le cheval au frein: «Où allez-vous, Lionel?» lui dit-il;—«Sire, de grâce, laissez-moi.—Savez-vous qu'il sied mal de revêtir les armes de chevalier avant de l'être réellement? le roi Artus ne vous a pas encore ceint l'épée que vous portez.—Sire, je vous en prie, laissez-moi et ne me demandez rien, par la chose que vous aimez le plus au siècle.—Vous me conjurez de façon à me défendre de vous presser davantage, mais au moins ne vous laisserai-je pas aller plus avant.»