En ce moment, Galehaut regarde et voit approcher un écuyer qui portait à son col un écu: «Arrête,» dit-il à cet écuyer, tandis que Lionel lui ordonnait de l'attendre où il savait. L'écuyer croit devoir obéir à son maître, et Lionel, afin de passer outre, passe la main sous sa chappe, tranche la rêne que retenait Galehaut et s'éloigne avec la rapidité d'un éclair. «Ah! cœur sans frein![78]» lui crie en riant Galehaut, «vous êtes bien le cousin de Lancelot.» Et piquant des éperons son coursier, plus fort et plus rapide que celui de Lionel, il le rejoint, le saisit au bras, l'enlève et le plante devant lui sur le col de son cheval. Lionel se débat, se tord et se roidit tellement, qu'enfin ils tombent à terre l'un sur l'autre. «Je ne te quitterai pas, dit Galehaut, avant de savoir où tu prétends aller.—Hélas! Je vois bien que je ne puis vous le cacher. Je m'en allais après mon seigneur de cousin; il s'est jeté dans cette forêt, armé de toutes pièces, dans la compagnie de messire Yvain et d'un autre chevalier que je ne connais pas: où allaient-ils, je l'ignore; mais il faut que ce soit pour un grand besoin. Par le nom de Dieu! veuillez ne plus me retenir.»
Galehaut écoute avec peine ce que lui apprend Lionel. Comment Lancelot a-t-il pu s'éloigner sans le prévenir? mais ne voulant pas laisser voir son chagrin: «Consolez-vous, Lionel, dit-il, ils sont trop preux tous les trois pour nous donner le moindre sujet de crainte sur ce qui arrivera. Mais ce n'est pas à vous qu'il conviendrait de leur venir en aide; vous n'êtes pas chevalier, et vous n'avez pas encore le droit de porter les armes. D'ailleurs, cette nuit peut-être, nos amis reviendront et ne voudront pas laisser monseigneur le roi, un grand jour comme la Pentecôte.»
Tant il en dit et fait que Lionel consent à retourner; ils rentrent ensemble à l'hôtel. Galehaut ne veut pas le quitter un instant, pour qu'il ne retourne pas sans lui dans la forêt. Il garde le secret du départ des trois chevaliers, dans la crainte du chagrin que la reine éprouverait en apprenant que Lancelot s'était éloigné sans prendre congé d'elle. Revenons maintenant, à Melian le Gai.
En prenant congé de Trajan, Lancelot fut convoyé par Melian, frère de celui qu'il avait levé du coffre. Ils passèrent ensemble devant la maison maintenant purgée par mess. Yvain des larrons qui s'y étaient introduits. Ce fut la dame de la maison qui mit Lancelot sur la voie qu'avait prise messire Yvain: Melian revint au Gai château, et de là dès le lendemain, il se rendit à Londres. Il y arriva le soir même de la Pentecôte. Le roi avait, le matin, armé Lionel: il avait attendu, pour se mettre à table, le récit ou l'annonce de quelque nouvelle aventure, quand, de la fenêtre où il était appuyé, il crut apercevoir une demoiselle tenant par une chaîne d'or un lion couronné. C'était le premier lion de Libye qu'on eût encore vu dans la Grande-Bretagne. La demoiselle, en avançant jusqu'aux pieds du roi, avait promis l'amour de sa dame, la plus belle et la plus riche du monde, au chevalier qui parviendrait à dompter son lion; et Lionel ayant réclamé cette épreuve pour don de premier adoubement, avait mis à mort le lion, après une lutte terrible. Mais tout cela est longuement raconté dans la branche consacrée à Lionel[79]: on y voit comment il offrit plus tard à mess. Yvain la peau du lion couronné, en échange de l'écu de sinople à la bande blanche qu'il préféra toujours parce qu'il rappelait l'écu de son cousin Lancelot, lequel était blanc à la bande vermeille.
Or cette aventure, toute merveilleuse qu'elle était, n'avait pu faire oublier que mess. Gauvain, ni Lancelot, ni mess. Yvain n'avaient assisté aux grands offices et aux fêtes de la Pentecôte. Le roi, la reine et Galehaut étaient en proie aux mêmes inquiétudes, quand arriva Melian le Gai. Il annonça qu'il venait de la part de Lancelot, et aussitôt l'espérance parut illuminer tous les visages. Il raconta le fâcheux enlèvement de messire Gauvain, la résolution prise par Lancelot, par mess. Yvain et par Galeschin d'entreprendre la recherche du ravisseur. La reine en écoutant le récit de Melian ne put dissimuler son dépit: «Je tremble pour Gauvain, dit-elle, mais je ne pardonne pas aux autres d'être partis sans notre congé.» Et sous le prétexte d'un subit malaise, elle alla s'enfermer dans ses chambres pour y pleurer tout à son aise. Le roi qui la croyait uniquement préoccupée des dangers de mess. Gauvain, la suivit pour lui en faire des reproches. «En vérité, lui dit-il, vous devriez prendre un intérêt plus vif à Lancelot qui vous a si bien protégée. Pour moi, je ne sais pas qui m'affligerait le plus de sa perte ou de celle de mon neveu.—Sire, répond la reine, priez Dieu qu'il nous rende votre neveu, et ne lui demandez rien de plus.»
Après le roi, Galehaut vint devant la reine et la trouva noyée dans les larmes. «Pour Dieu, qu'avez-vous, ma dame, faut-il déjà désespérer du retour de votre ami?—Laissez-moi pleurer, Galehaut; je souffre beaucoup, et je n'entends pas dire la raison de ma douleur.» Galehaut revint vers le roi, sans pouvoir comprendre plus que lui la raison d'un tel désespoir.
On convint de commencer, dès le lendemain, la quête de mess. Gauvain: en cinq jours ils espéraient arriver devant la Tour douloureuse. Le roi avait recommandé aux barons réunis pour la fête de ne pas s'éloigner, et il partit avec eux sous la conduite de Melian, côtoyant d'abord la forêt, afin d'éviter le danger de se perdre dans les nombreux détours. La reine avait refusé de les suivre, n'étant pas, dit-elle, assez bien pour chevaucher. Mais avant de dire ce qu'ils firent il convient de revenir à Lancelot.
LXXIX.
Après avoir chevauché quelque temps, Lancelot était entré dans la vallée où messire Yvain résistait de son mieux aux dix gloutons qui avaient lié Sagremor à un tronc d'arbre et suspendu par les cheveux aux branches d'un autre arbre la demoiselle son amie. Lancelot ayant reconnu messire Yvain aux couleurs de son écu, brocha vivement des éperons pour lui venir en aide. «Vous êtes morts!» cria-t-il aux assaillants. Le premier qu'il atteignit roula sur l'herbe baigné dans son sang; la pointe de son glaive resta fichée dans le corps du glouton. Il tire alors son épée, tranche les bras, démaille les hauberts et fend les têtes. Quatre sont tués, un cinquième navré, les autres prennent la fuite. Mais celui qui avait défendu plutôt que maltraité messire Yvain, au lieu de suivre ses compagnons retourne vers Sagremor, coupe les cordes dont il était lié, le ramène au pavillon et lui offre sa propre robe. Puis il court achever de délier la demoiselle dont les mains étaient écorchées et la tête déchirée. Il l'avait déjà reconduite au pavillon, quand y arrivèrent Lancelot et mess. Yvain, ravis d'y retrouver Sagremor. La table était dressée pour dix chevaliers; il ne faut pas demander s'ils firent honneur aux mets dont on l'avait couverte. Après le repas, ils eurent tout le temps de raconter leurs aventures. Sagremor se rendait au château d'Agravain avec sa nouvelle amie, quand dix chevaliers du roi de Norgalles ayant reconnu la demoiselle confidente des amours de la fille de leur roi pour mess. Gauvain, les avaient arrêtés. «J'étais désarmé, ajouta Sagremor, je ne pus défendre ni mon amie ni moi-même; c'en était fait de nous, si vous n'étiez arrivés. L'homme qui vient de nous délier est celui qui m'avait proposé d'être mon chevalier, quand nous fûmes obligés de quitter la maison du roi de Norgalles; il s'est loyalement acquitté envers moi, comme vous avez pu voir.—Hélas!» reprit messire Yvain, «monseigneur Gauvain n'est pas en ce moment mieux traité que vous ne l'étiez tout à l'heure. Il est prisonnier de Karadoc dans la Tour douloureuse, et Dieu sait si nous pourrons le délivrer.»
Sagremor était trop rudement blessé pour les accompagner. Il remonta, lui, son amie et le bon chevalier de Norgalles, pour retourner à Londres. L'histoire les laisse partir pour suivre Lancelot et mess. Yvain sur la voie de la Tour douloureuse.