Les prisonniers délivrés voulurent, avant de quitter le Val sans retour, attendre celui auquel ils devaient leur délivrance. Morgain l'avait conduit dans la plus riche de ses chambres; mais quand tous furent endormis, elle se présenta devant sa couche et prononça sur lui une conjuration qui le retint dans un sommeil qu'elle seule pouvait rompre. Une litière avait été posée sur deux palefrois tenant bien l'amble: il y fut doucement transporté. Cependant, la demoiselle qui l'avait conduit entend quelque bruit et soupçonne la trahison. Elle saute de son lit à peine vêtue; mais la litière qui emportait Lancelot était déjà loin: «Ah madame! s'écrie-t-elle, qu'entendez-vous faire de ce preux chevalier?—Vous est-il de rien, fait Morgain?—Non, mais nous espérions qu'il délivrerait mess. Gauvain.—Ne vous affligez donc pas; il pourra vendredi se rendre devant la Tour douloureuse.—Hélas! dois-je vous en croire, vous si déloyale envers lui!—Je vous le promets sur ma foi de chrétienne.» La demoiselle parut satisfaite du serment et laissa Morgain s'éloigner avec la litière et ne s'arrêter qu'au milieu de la forêt, dans un réduit secret où elle aimait à séjourner.

Alors elle éveilla Lancelot. Avant qu'il ne fût revenu de sa surprise: «Lancelot, dit-elle, vous êtes mon prisonnier; j'entends vous garder, non pour venger l'outrage que j'ai reçu, mais pour apaiser un plus ancien ressentiment. Vous pourrez cependant vous éloigner, si vous accordez ce que je veux vous demander.—Parlez, dame; si je puis le faire, j'y consentirai.» Et il lui tend la main droite. À l'un de ses doigts Morgain aperçoit l'anneau que lui avait autrefois donné la reine Genièvre; à sa main gauche était celui de la Dame du lac. «Je vous demanderai bien peu de chose, lui dit-elle; donnez-moi l'anneau que je vois à cette main.—Dame, je n'achèterai pas à ce prix ma liberté; vous n'aurez pas cet anneau sans le doigt qui le retient.—Oh! je saurai bien l'avoir tout seul.—Non, dame, quand vous emploieriez toutes les conjurations de Merlin.»

Cette résistance confirma Morgain dans la pensée que l'anneau était un présent de la reine. Or elle en avait un second presque en tout semblable: sur l'un et l'autre, deux petites figures se rapprochaient; seulement, sur l'anneau de Lancelot les figures tenaient un cœur, et sur celui de la fée elles avaient les mains entrelacées.

Morgain avait voué à la reine Genièvre une haine furieuse, et voici quelle en avait été l'occasion: sa mère, la reine Ygierne, vivait encore quand elle s'était éprise d'une passion désordonnée pour un cousin de la jeune reine; on ne parlait pas encore de Lancelot. Genièvre, les ayant un jour surpris dans les bras l'un de l'autre, avait menacé son cousin d'en parler au roi s'il ne lui promettait de rompre toute familiarité avec Morgain; l'autre l'avait promis sur les Saints. À partir de là, Morgain confondit dans le même ressentiment son frère Artus et la reine. C'est pour assouvir ses projets de vengeance qu'elle avait quitté la cour sans prendre congé et qu'elle était allée rejoindre Merlin dans les forêts où il séjournait. Merlin en était devenu aveuglément épris et lui avait enseigné grande partie de ce qu'il savait de charmes et d'enchantements. Or, la possession de l'anneau de Lancelot devait lui donner les moyens de perdre la reine. Mais nous devons ici laisser Morgain, pour revenir à ceux qui n'avaient pas encore quitté le Val sans retour, ou des faux amants[83].

LXXXII.

Quand le jour reparut au lendemain, les chevaliers de la maison d'Artus que Lancelot venait de délivrer trouvèrent leurs chevaux et leurs écuyers disposés au départ; mais le château, les eaux, les jardins, les murailles, tout avait disparu. Ils se voyaient au milieu d'une plaine découverte. Messire Yvain et Galeschin, étonnés de l'absence de Lancelot, devinèrent que Morgain s'en était rendue maîtresse à l'aide de ses conjurations magiques. Que faire maintenant, et comment espérer d'arriver jusqu'à messire Gauvain, sans l'aide de celui qui pouvait seul le délivrer? Le duc fut d'avis de ne pas renoncer à l'entreprise: «Assurément, dit-il, nous perdons dans Lancelot notre plus sûr garant du succès; mais nous serions blâmés en revenant à la cour sans avoir fait tout ce qu'il était en notre pouvoir pour trouver et secourir messire Gauvain. Invitons à nous seconder tous les chevaliers nouvellement délivrés; le roi Artus, dès qu'il apprendra le malheur de son neveu, ne manquera pas de se joindre à nous pour attaquer la Tour douloureuse.»

Ce conseil ayant été jugé le meilleur, les chevaliers du Val des faux amants consentirent à suivre le duc de Clarence et messire Yvain. Ils étaient deux cent cinquante-trois: Aiglin des Vaux leur proposa d'aller demander le premier gîte à un sien oncle dont le beau château ne les éloignait pas de la Tour douloureuse: «Va, dit-il à son écuyer, jusqu'à Roevans[84]; tu diras à mon seigneur d'oncle que je le salue et que je lui présenterai monseigneur Yvain, fils du roi Urien, le duc de Clarence et tous les chevaliers de la maison du roi échappés au Val sans retour. Avertis-le de faire belle chaire, car jamais il n'aura meilleure et plus noble compagnie.»

L'écuyer fit grande hâte et trouva le sire du château assis sur une couche et jouant aux échecs avec une dame de grande beauté. Il les salue et dit son message: comment le Val sans retour avait cessé de mériter son nom, et comment un loyal chevalier en avait abattu les mauvaises coutumes. L'oncle d'Aiglin, en l'écoutant, ne peut contenir sa joie: il danse, il chante, il semble qu'il ait autant gagné que tous ceux qu'il va recevoir. Mais il en est tout autrement de la dame: elle pâlit, on est obligé de la soutenir, et quand elle revient à elle, elle demande qui a délivré le Val? «Dame, dit l'écuyer, c'est Lancelot du lac que Morgain a emmené nous ne savons où.—Ah Lancelot! puisses-tu ne jamais sortir de prison! et si tu en sors, puisses-tu mourir d'armes empoisonnées! tu m'as ravi toutes mes joies, la tranquillité de ma vie.—Dieu garde au contraire Lancelot de tout malheur! fait l'écuyer; c'est le plus loyal des chevaliers vivants.—S'il est tel que vous dites, reprend la dame, l'honneur en est à lui, le profit à son amie; mais les autres en auront tout le dommage.»

Pendant que la dame se lamente ainsi, le châtelain fait disposer les chambres et tout préparer pour recevoir honorablement la noble et nombreuse compagnie; mais pour aller au devant d'eux, il ne dépassa pas la porte de son verger. Les rues de la ville avaient été, pour les recevoir, jonchées d'herbes fraîches et de feuillages. Dès qu'ils arrivèrent, on établa les chevaux, on désarma les chevaliers: les tables étant dressées, Aiglin s'étonna de ne pas voir la dame: «Elle s'est enfermée dans ses chambres, répond le châtelain, pour y mener le plus grand deuil du monde.» En courtois maître de maison, l'oncle d'Aiglin faisait tous les honneurs possibles à messire Yvain, à Galeschin, à tous leurs compagnons. Aiglin alla d'abord à la chambre de sa tante, et lui voyant les yeux rouges et gonflés, la voix rauque et brisée à force d'avoir crié: «Qu'est-ce donc, lui dit-il, êtes-vous affligée de notre délivrance?—Je songe à ce qui m'attend, non à ce qui vous arrive. Oh! combien de femmes sages et loyales vont perdre de leurs avantages! Autant votre Lancelot vous a fait de bien, autant il nous a fait de mal.

«—Toutefois, reprend Aiglin, le dommage d'une femme n'est pas à comparer à la délivrance de deux cent cinquante-trois chevaliers.—Taisez-vous, beau neveu: s'ils étaient perdus, ne devaient-ils pas s'en prendre à leur folie? n'avaient-ils pas la récompense de leur déloyauté?» Tout en se débattant ainsi, elle céda aux prières d'Aiglin des Vaux et consentit à venir prendre sa place au festin. Mais elle mangea peu et se retira bientôt en exigeant qu'on ne la suivît pas.