Les nappes levées, le duc de Clarence demande au seigneur du château pourquoi leur délivrance affligeait tant la dame: «Je vous le dirai volontiers; mais auparavant vous saurez que j'ai été plus de dix ans de la maison du roi Artus, et que je suis compagnon de la Table ronde. Je connais fort bien messire Yvain et je n'oublierai jamais ce qu'il fit dans un autre temps pour moi, ce qui lui valut même un rude coup d'épieu dans la cuisse.—Oui, dit en souriant mess. Yvain, je vous reconnais: vous êtes Keu d'Estrans. Il est vrai que nous eûmes alors grand peur et que je fus blessé ainsi que vous le rappelez. Nous étions chez une orgueilleuse dame qui voulait tuer tous ceux qui refusaient de partager son lit, et faisait tuer tous ceux qui l'avaient partagé. Je fis ce qu'elle demandait et, par bonheur, j'en fus quitte pour une large blessure et une grande frayeur.—C'est pour nous sauver que vous consentiez à cette cruelle épreuve.—N'en parlons plus, reprit messire Yvain, et veuillez nous dire pourquoi cette belle dame a tant de chagrin de notre délivrance.

«—Sachez donc, dit Keu d'Estrans, que je l'aime depuis mon enfance; et bien qu'elle soit de plus haut lieu que moi, j'osai la prier d'amour;—Elle répondit qu'elle ne me chérissait pas moins et qu'elle voulait bien me choisir pour seigneur et mari, si je lui accordais un don. J'en pris l'engagement sur les Saints. Quand je fus investi de sa terre et que nous fûmes épousés, je lui demandai quel était ce don?—C'est, dit-elle, de ne jamais passer la porte de ce château, tant que les chevaliers du Val sans retour ne seront pas délivrés. Elle comptait ainsi me retenir à toujours auprès d'elle; et maintenant que Lancelot a fait tomber la mauvaise coutume du Val, elle pressent qu'elle perdra souvent ma compagnie. Pour moi, mon seul chagrin est la perte de Lancelot auquel je dois autant que vous. Et puisque vous voulez travailler à la délivrance de messire Gauvain, j'entends être des vôtres.» Les chevaliers le remercièrent; il envoya semondre ses vassaux, en leur annonçant qu'il avait recouvré le droit d'aller et venir. Ils arrivèrent le lendemain, et tous se mirent à la voie. Comme ils montaient, la demoiselle parut qui avait vu emmener Lancelot; elle leur apprit que Morgain consentait à laisser arriver son prisonnier devant la Tour douloureuse. Mais les serments de la rancuneuse fée ne leur inspiraient pas une grande confiance.

Pendant qu'ils cheminent, allons voir ce qui se passe dans la prison de Lancelot.

LXXXIII[85].

Morgain n'avait pas même attendu la fin du jour pour insister de nouveau près de son prisonnier. Elle était revenue à sa geôle. «Ne voudrez-vous donc pas, lui dit-elle, entendre à votre rançon?—Bien au contraire, dame: rien de ce que je puis faire ou donner ne me coûterait pour sortir d'ici.—Je ne puis pourtant demander moins qu'un simple anneau.—Cet anneau est la seule chose que je ne puisse donner: Vous ne l'aurez pas sans emporter le doigt qui le garde.—Ainsi, vous laisserez à d'autres l'honneur de conquérir la Tour douloureuse.—Si messire Gauvain ne me doit pas sa délivrance, vous serez à jamais blâmée d'avoir causé ma mort.

«—Mais enfin, si je vous laisse aller à la Tour douloureuse, vous engagerez-vous à me revenir, une fois la besogne achevée; et pour gage, me laisserez-vous cet anneau?—Je ferai serment de revenir, et vous n'aurez pas besoin d'autre gage.»

Morgain ne douta plus que l'anneau ne fût un don de la reine. Elle l'eût même pu reconnaître, si Lancelot lui eût permis de le regarder de près. Il était petit! et les deux figures étaient taillées sur une pierre noire.

Quand elle n'espéra plus de l'obtenir de plein gré: «Je vous laisserai donc aller, dit-elle, sans autre gage que votre parole: une fois messire Gauvain délivré, vous me reviendrez, et dès que vous en serez sommé.»

Elle fit ouvrir aussitôt la geôle, et le conduisit devant une table bien servie. Les nappes levées, il trouva son cheval ensellé. Quand il voulut prendre congé: «Beau sire, lui dit-elle, je mets sous votre garde une de mes pucelles; elle connaît bien les meilleurs et les plus courts chemins. Vous n'avez pas à perdre un instant pour arriver à la Tour douloureuse.—Grands mercis, dame! je conduirai la demoiselle aussi loin qu'elle voudra.»

Morgain parle alors à voix basse à la plus belle de ses demoiselles, et lui fait monter un palefroi; quatre valets les accompagnent, chargés d'un petit pavillon qu'ils doivent tendre quand ils auront besoin d'arrêter.