Les voilà chevauchant du même pas, Lancelot et la demoiselle, elle l'entretient et cherche par son enjouement à lui faire oublier les heures. Elle rit, conte, et çà et là glisse des pensées de plaisir et d'amour. Souvent elle baisse sa guimpe ou détache un nœud de sa robe, pour laisser voir tantôt son gracieux visage, tantôt la blancheur de son cou. Elle chante des lais bretons, des rotruenges aux gais refrains; sa voix était haute et claire, elle parlait breton aussi bien que français. Comme ils traversaient de riants ombrages: «Voyez, dit-elle, l'agréable verdure: sire chevalier, ne trouvez-vous pas qu'il y aurait honte à qui passerait seul avec une belle dame, sans faire quelque pause ici?» Lancelot répondait à peine et sans la regarder, mal satisfait de telles paroles. Et comme elle continuait: «Demoiselle, dit-il, parlez-vous sérieusement?—Oui.—En vérité, je ne croyais pas qu'une pucelle eût osé jamais dire à chevalier inconnu ce que lui-même eût rougi de lui dire.—Il peut cependant arriver qu'un chevalier beau, sage et craintif, voyageant seul avec une belle dame, n'ose la prier d'amour: alors la dame, qui devine sa pensée, peut fort bien le prévenir et lui dire ce qu'il craindrait d'avouer. S'il n'y veut entendre, j'estime que pour ce défaut de courtoisie il mérite d'être blâmé dans toutes les cours du monde. Et comme je sais que vous êtes preux et loyal autant que je suis jeune et belle, il semble à propos de nous arrêter dans ce beau lieu et de saisir l'occasion que nous offre la solitude. Si vous refusez, c'est que vous renoncez à ma compagnie, et vous me donnez le droit de dire que vous êtes un recréant[86].

«—Demoiselle, vous me suivrez tant qu'il vous plaira; mais vous n'aurez de moi rien de ce que vous demandez. Vous parlez apparemment ainsi pour m'éprouver, et je ne demande pas mieux que de continuer à vous conduire, si vous consentez à changer d'entretien.—Soit! Je resterai avec vous et je ne parlerai plus.» Et sous sa guimpe elle laisse éclater un rire moqueur de la réserve du chevalier. Après un silence assez long, elle reprend: «Dites-moi, chevalier, est-il vrai qu'au royaume de Logres la coutume soit d'accorder à toute demoiselle le service qu'elle vient à demander?—Assurément, demoiselle; mais s'il n'est pas en son pouvoir de le rendre, il n'a pas à craindre d'être blâmé.—Ne pouvez-vous donc accorder ce que je réclame de vous?—Je n'en ai le désir ni la force.—Ni la force! Ainsi vous vous avouez battu par une demoiselle.» Ces derniers mots mettent la patience de Lancelot à une rude épreuve: «Demoiselle, dit-il, je montre pour vous plus de courtoisie que vous n'en avez pour moi: toutes vos paroles me déplaisent. Pour en finir, je vous donne le choix de deux partis: vous viendrez avec moi et vous ne direz plus rien de pareil; ou vous irez seule et me laisserez suivre mon chemin.—Fort bien! mais je ne vous tiens pas quitte; vous avez promis de me conduire. Si vous ne le voulez, dites-le moi; je retournerai vers ma dame et lui annoncerai que vous avez failli à votre engagement en refusant de m'accompagner jusqu'à la fin.» Lancelot hésite un instant: les propos de la demoiselle lui causaient un mortel ennui, mais il s'était engagé à la garder. Il lui répond: «Si vous êtes vilaine envers moi, je ne vous imiterai pas. Dites ce qu'il vous plaira, je continuerai à vous conduire.»

Ainsi chevauchent-ils jusqu'aux heures de vêpres sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour demander la voie. La demoiselle rompt encore le silence la première: «Chevalier, vous paraissez oublier qu'il serait temps de gagner un gîte.—Cela vous regarde, demoiselle, je m'en remets sur vous: c'est pour m'indiquer le meilleur chemin et pourvoir aux incidents du voyage que votre dame vous a confiée à moi; en revanche, je dois vous garder envers et contre tous.—Eh bien j'entends vous disposer un gîte que le plus grand roi du monde trouverait à son gré.»

La nuit tombait, la lune brillait de tout son éclat. Ils traversent une grande et belle lande pour arriver dans un lieu ombragé. La demoiselle avertit les valets de déployer et tendre le pavillon qu'ils avaient emporté. Après avoir descendu la demoiselle, ils vont désarmer Lancelot; ils sortent de leurs valises des mets abondants et les posent sur la pelouse. Après avoir fait honneur au souper, Lancelot rentre dans le pavillon avec la demoiselle; il arrête ses yeux sur le lit que les valets ont dressé; il admire la richesse de la couverture et de la courte-pointe: au chevet, deux oreillers dont les taies étaient de samit richement ouvré, les franges semées de pierreries de grande vertu. À chacune des attaches de la taie brillait un bouton d'or rempli de baume délicieux, et sous les deux apparents oreillers s'en trouvaient deux autres à taies blanches; enfin, à quelque distance, un autre lit bas et peu orné.

La demoiselle s'approche de Lancelot et se dispose à le dévêtir et coucher. «Et vous, demoiselle, demande-t-il, où reposerez-vous?—Ne vous souciez de mon lit ni de mon repos; je n'en suis pas en peine.» Il se couche donc; mais comme il est inquiet de ce que peut méditer la demoiselle, il garde ses braies et sa chemise. Quand la demoiselle eut conduit les valets à l'endroit extérieur où ils doivent passer la nuit, elle revient au pavillon de Lancelot et pose à terre les deux cierges, pour que la couche de Lancelot n'en fût plus éclairée. Il ne dormait pas; il la voit ôter sa robe, ne garder que sa chemise, venir à son lit, lever les draps et se placer à ses côtés: «Eh quoi! s'écrie-t-il, a-t-on jamais vu demoiselle ou dame prendre ainsi de force un chevalier?» Et il saute hors du lit. «Ô le plus recréant des chevaliers! fait-elle; sur ma vie, vous n'eûtes jamais grain de loyauté: honteuse l'heure où vous vous êtes vanté de délivrer messire Gauvain, puisqu'il suffit d'une simple demoiselle pour vous faire quitter la place.—Dites tout ce que vous voudrez; le chevalier qui aurait droit d'accuser ma loyauté n'est pas encore né.

«—Nous verrons bien.» Elle essaie de le prendre par le nez et le manque, sa main descend sur le col de la chemise. Lancelot la saisit, pose à terre la demoiselle et l'avertit qu'il se lèvera si elle ne va reposer tranquillement dans un autre lit. «Je veux bien vous promettre une chose.—Laquelle?—Je vais vous le dire à l'oreille, peut-être on nous écoute; et si vous me refusiez, vous en auriez grande honte.» Lancelot approche alors l'oreille de sa bouche. «Mon Dieu!» dit-elle en poussant un grand soupir, «je me sens malade;» et elle s'étend comme pâmée. Il tourne la tête pour la regarder; elle prend son temps et le baise à la bouche. Il se rejette aussitôt en arrière; peu s'en faut qu'il ne devienne furieux; il sort du pavillon, il va frotter, laver, essuyer ses lèvres, et cracher à plusieurs reprises.

Et quand il la voit revenir à lui, il saisit son épée suspendue au poteau du pavillon et jure de l'en frapper si elle ne le laisse en repos. Elle sait n'avoir rien à craindre, elle approche les bras tendus. Il s'éloigne à grands pas: «Revenez, dit-elle, chevalier couart: je renonce à vous donner la chasse. Ah! le plus déloyal des champions! Quelle honte d'avoir quitté votre lit pour moi, et d'avoir refusé le don que je vous demandais!—Dieu me garde d'une loyauté qui ferait de moi un parjure!—Ne suis-je donc pas assez belle?—Jamais assez, pour celui dont la foi est engagée.»

Alors elle se met à rire: «C'est assez, chevalier, dit-elle, vous n'avez plus à vous garder de moi. Retournez à votre lit, je ne vous y suivrai pas. Apprenez que tous les ennuis que je vous ai causés n'ont été que pour éprouver votre cœur. Je devais obéir à ma dame, et j'en ai grand deuil, car je crains que vous ne vouliez pas me pardonner.» Elle tombe alors aux pieds de Lancelot qui la relève et la rassure de son mieux[87].

Il revint à son lit, la demoiselle au sien, et ils dormirent tranquillement le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fut levé, la demoiselle propose de le conduire à un ermitage voisin pour y entendre une messe du Saint-Esprit; ils s'y rendent: l'ermite offre de partager avec eux son frugal repas. Ils montent ensuite et arrivent dans une vaste lande; un agneau n'y eût pas trouvé sa pitance. La voie était coupée par une rivière transparente, rapide et profonde. «Veuillez, dit la demoiselle, regarder sous les eaux: y voyez-vous le corps d'un chevalier armé de toutes armes, et debout devant une dame?—Oui; qu'est-ce là?—Je vous le dirai:

«Ce chevalier avait tendrement aimé la dame qui est encore là près de lui et qu'on avait mariée à un baron félon et jaloux. Bien que son amour pour le chevalier eût toujours été exempt de blâme, car rien n'eût pu lui faire oublier ses devoirs de femme épousée, l'époux en prit de l'ombrage. Il épia le chevalier, le tua en trahison et le précipita dans l'eau tout armé. Cela fait, il vint en instruire la dame qui, courant aussitôt à l'endroit où le chevalier avait été jeté, se mit à genoux, pria Notre-Seigneur de lui pardonner et lui demanda, comme récompense de la foi conjugale qu'elle avait toujours gardée, de la réunir à celui qu'elle n'avait cessé d'aimer. Alors elle se précipita, plongea jusqu'au corps du chevalier, et demeura les bras enlacés dans les siens au fond de cette eau transparente. Depuis ce jour, la terre qui appartenait au criminel époux cessa de rien produire, elle se dessécha complètement. Approchez de cette croix de pierre dressée à votre gauche.» Lancelot avance et lit: Le chevalier et son amie seront tirés de là par celui qui doit mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse. «Bien des chevaliers errants, dit la demoiselle, ont tenté de ramener à la rive les deux amants; au lieu d'y parvenir, ils sont demeurés engloutis sous les flots. Gardez-vous de les imiter.»