Lancelot ne répond pas, mais descend de cheval, s'élance dans le courant, saisit entre ses bras le chevalier et revient le déposer sur la rive; puis il retourne dans l'eau, va prendre la dame et la ramène auprès du corps de son amant. «En vérité, s'écrie la demoiselle émerveillée, vous n'êtes pas un homme.—Et que suis je à vos yeux, demoiselle?—Un fantôme!» Lancelot rit et demande ce qu'ils peuvent encore faire pour ces deux corps. «Nous allons passer devant leur ancien château; nous donnerons la nouvelle; on viendra les prendre et on leur accordera la sépulture chrétienne.»

Ce que la demoiselle avait prévu ne manqua pas d'arriver. Lancelot ne s'arrêta pas à recevoir les remercîments des gens du château, il poursuivit son chemin; et quand ils furent assez près de la Tour douloureuse, ils retrouvèrent le duc de Clarence, messire Yvain et tous les chevaliers nouvellement sortis du Val sans retour. Le valet de Blancastel avait rejoint le duc et venait de leur apprendre que Karadoc était sorti de son château avec deux cents chevaliers et dix mille sergents, pour attendre le roi Artus dans une gorge de la forêt qu'on appelait le Pas félon. «La Tour, ajouta le valet, ne contenait plus qu'un petit nombre de défenseurs et pouvait être aisément conquise.» Les voilà dans l'incertitude de ce qu'ils avaient de mieux à faire. Suivront-ils les traces de Karadoc, ou profiteront-ils de son éloignement pour attaquer la Tour douloureuse? Messire Yvain et Galeschin se décidèrent à tenter la prise du château, d'autant mieux qu'ils auraient cru se parjurer en s'écartant volontairement de la quête entreprise. Mais Lancelot pensa qu'en l'absence de Karadoc il y aurait trop peu d'honneur à surprendre sa maison. «Messire Gauvain, ajouta-t-il, qui a tant de prouesse, ne voudrait pas devoir sa délivrance aux moyens que Karadoc emploie contre ses victimes. Mieux vaut tenter de joindre le ravisseur, puisque nous porterons en même temps secours à monseigneur le roi.» Le duc d'Estrans, Aiglin des Vaux et leurs compagnons suivirent Lancelot et laissèrent Galeschin et messire Yvain tenter l'attaque de la Tour douloureuse. Disons d'abord quel fut le succès de leur entreprise.

Quand ils arrivèrent devant le premier bail[88] en avant de la porte principale, ils y trouvèrent un nain qui tenait en main une épée sanglante. «Seigneurs, leur dit-il, voulez-vous entrer ici?—Oui.—Ne vous pressez pas: vous ne pouvez passer ensemble; mais pendant que l'un avancera, l'autre attendra pour le rejoindre des nouvelles de son compagnon. La coutume oblige le premier à combattre seul dix chevaliers; qui de vous tentera l'épreuve?» Les deux amis commencent à regretter de ne pas avoir suivi Lancelot; toutefois: «Advienne que pourra! dit le duc, je ne reculerai pas.

«—Nous avons, reprit le nain, une autre entrée peut-être moins dangereuse.» Messire Yvain, dans la crainte de passer pour timide aux yeux de son compagnon, s'en tient à celle-ci; Galeschin tentera l'autre passage. Pendant que le duc s'éloigne, mess. Yvain dit au nain d'aller faire ouvrir la grande porte. On lève la barre, il passe le bail, et il entend corner du haut de la grande porte. Dix chevaliers armés en gardaient l'entrée, cinq d'un côté, cinq de l'autre; tous montés sur grands chevaux, le glaive au poing, l'épée ceinte. «Seigneurs chevaliers, leur dit messire Yvain, que doit perdre celui qui resterait en votre pouvoir?—Rien que la tête.—Et s'il s'ouvre un passage?—Sire, répond un des dix, le fief que nous tenons nous oblige à garder cette porte; mais Dieu veuille que nul n'essaye plus de la franchir, comme tant d'autres qui y ont laissé la vie. Si nous vous prenons, vous aurez la tête tranchée; si vous nous outrez et, après nous, le gardien de la grande tour, le château vous sera rendu avec tous les honneurs qui en dépendent. L'épreuve est, comme vous voyez, assez rude à tenter, plus rude encore à achever.

«—Chevalier, répond messire Yvain, je ne suis pas venu jusqu'ici pour refuser de tenter l'aventure.»

Pendant que les chevaliers se disposent à le bien recevoir, il recule de quelques pas et, les yeux levés au ciel, prie Notre-Seigneur d'avoir merci de son âme; car pour le corps, il en a fait le sacrifice. Il recommande à Dieu le roi, la reine et messire Gauvain qu'il ne compte plus revoir. Puis, le glaive sous l'aisselle, il broche des éperons vers les dix chevaliers. Tous font tomber sur lui leurs glaives et l'obligent à ployer l'échine en arrière: alors ils détachent l'écu de son cou; mais le bon cheval qu'il avait conquis en délivrant Sagremor passe outre et l'emporte jusqu'au milieu de la cour, sans qu'il ait quitté les arçons.

Tout surpris de n'être pas tué, mess. Yvain reprend espoir, met la main à l'épée, revient sur les chevaliers et fait de merveilleuses armes. Mais la lutte était trop inégale: à force de le cribler de coups, les dix chevaliers l'abattent, le lient et le ramènent au milieu de la place où l'on immolait les vaincus. Alors parut la demoiselle qui avait si bien adouci les ennuis de messire Gauvain: elle fait entendre aux chevaliers que mieux valait retenir prisonnier ce chevalier qu'elle savait de la maison d'Artus. Ils écoutent ce qu'elle dit et conduisent messire Yvain dans un souterrain pour y attendre ce que Karadoc en décidera.

Pendant ce temps, le duc de Clarence était à la poterne du château et passait la planche étroite jetée sur le fossé. Au delà de la poterne, deux chevaliers fondent sur lui; il se défend vaillamment, navre le premier et, tenant le second en respect, avance jusqu'au second mur, passe la seconde poterne, non sans quelque inquiétude en l'entendant refermer derrière lui. Quatre chevaliers l'assaillent en même temps et son écu est bientôt percé de part en part. Les glaives le frappent devant et derrière, et pourtant il se défend encore. Enfin il fléchit et tombe de lassitude. On le prend, on le lie; il est traîné dans le même souterrain que messire Yvain. Nous pouvons comprendre la douleur des deux amis réduits à n'attendre plus que le moment où le géant viendra leur trancher la tête!

Mais Lancelot nous réclame: nous devons laisser Galeschin et messire Yvain dans la Tour douloureuse pour retourner à lui.

LXXXIV.