La reine regarde froidement, se lève et dit: «En effet, cet anneau est le mien: je l'avais donné à Lancelot avec d'autres drueries[89]. Et je veux bien que tout le monde sache que je l'ai donné comme dame loyale à loyal chevalier. Mais, sire, croyez bien que si nous avions ressenti l'amour charnel dont parle cette demoiselle, je connais assez la grandeur d'âme de Lancelot et sa fermeté de cœur pour être assurée qu'on lui eût arraché la langue avant de lui faire dire ce que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'en reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour moi, je lui donnai mon amour, mon cœur, et tout ce que je pouvais loyalement donner. Je dirai plus encore: si, par violence d'amour, il se fût oublié jusqu'à me demander au delà de ce que je pouvais donner, je ne l'en aurais pas éconduit. Qui voudra m'en blâmer le fasse! Mais quelle dame au monde, Lancelot ayant autant fait pour elle, lui eût refusé ce qu'il était en son pouvoir d'accorder? Lancelot, sire, ne vous a-t-il pas conservé par sa prouesse votre terre et vos honneurs? N'a-t-il pas fait tomber à vos pieds Galehaut que je vois ici, et qui déjà avait triomphé de vous? Quand par jugement de votre cour je fus injustement condamnée à la mort, n'a-t-il pas aussitôt offert, pour me sauver, de combattre seul contre trois chevaliers? Il a conquis la Douloureuse garde; il a mis à mort le plus cruel et le plus fort chevalier du monde, pour nous rendre Gauvain, messire Yvain et le duc de Clarence. Devant Kamalot il a délivré le pays de deux, géants qui en étaient la terreur; il est le non-pair des chevaliers; toutes les bontés qui peuvent être dans un homme mortel sont en Lancelot, aimable et doux pour tous, le plus beau que Nature ait jamais formé. Comme il osait dire paroles plus fières et plus hautes que personne, il osait entreprendre et savait achever les plus surprenants hauts-faits. Que dirai-je de plus? Je ne cesserais pas de louer Lancelot que je ne dirais pas encore tous les biens qui sont en lui. Par mon chef! je ne crains pas qu'on le sache: l'eussé-je aimé de sensuel amour, je n'en serais pas honteuse; et s'il était mort, je consentirais à lui accorder ce que vient d'avancer cette femme, à la condition de lui rendre la vie.»

Ainsi parla la reine, et le roi qui ne semblait pas lui en savoir mauvais gré reprit: «Dame, laissez ce propos: je suis persuadé que Lancelot ne pensa jamais rien de ce qu'on vient de dire. D'ailleurs, il ne pourra jamais rien penser, dire ou faire qui m'empêche d'être son ami. Il est bien vrai que la vilaine action qu'on lui attribuait tout à l'heure serait pour moi grand sujet de douleur; mais que tous mes hommes le sachent: je voudrais, reine, qu'il vous eût épousée, si tel était votre commun désir, à la seule condition de conserver sa compagnie.» Tout en parlant, il tendit la main à la reine que suffoquaient déjà les larmes et les sanglots. Elle demanda la liberté de sortir, et le roi chargea messire Yvain de la conduire. De son côté, la demoiselle de Morgain s'éloignait en tremblant de peur. Galehaut prit aussitôt congé du roi, en déclarant qu'il ne voulait pas coucher en ville plus d'une nuit avant d'avoir nouvelles de Lancelot. Mais il ne pouvait s'éloigner de la cour sans voir la reine. Il la trouva dans le plus grand désespoir, non de ce qui venait d'arriver, mais de la crainte que Lancelot n'eût cessé de vivre. «Ah Galehaut! s'écria-t-elle en le voyant, votre compagnon est assurément mort ou hors de sens: autrement, aurait-il jamais quitté cet anneau! Mais s'il avait chargé cette femme de venir conter à la cour ce qu'elle a fait entendre, Lancelot n'aurait jamais mon amour; et s'il est mort, le mal est plus grand pour moi que pour lui; car on ne meurt pas de douleur.—De grâce, madame, ne parlez pas ainsi. Vous connaissez le cœur de Lancelot, et vous n'auriez d'autre témoignage de sa loyauté que l'aventure du Val des faux amants, qu'il vous serait interdit de le soupçonner. Je vais en quête de lui; je reviendrai dès que j'aurai la preuve assurée de sa mort ou de sa vie.—Qui doit aller avec vous?—Lionel que voici.» La reine les baise tous les deux et leur donne congé. Galehaut renvoie tous ses hommes en Sorelois et ne garde avec Lionel que quatre écuyers chargés du pavillon. En sortant de Londres, ils font rencontre de messire Gauvain, et lui avouent qu'ils entreprennent la quête de Lancelot et ne reviendront qu'après avoir appris s'il est mort ou vivant. Mess. Gauvain déclare aussitôt qu'il les accompagnera, et qu'avant de savoir des nouvelles de Lancelot, il ne reparaîtra pas dans la maison du roi son oncle. Les voilà donc chevauchant de compagnie. Bientôt ils rejoignent messire Yvain que le roi chargeait de conduire la demoiselle de Morgain. Galehaut s'empresse de demander à celle-ci ce qu'elle savait de Lancelot. «Rien, répond-elle.—Mais, dit Lionel, nous direz-vous où vous l'avez laissé?—Volontiers.» Et elle nomme un lieu imaginaire où jamais Lancelot n'était passé.—«En tout cas, reprend Lionel, je ne vous quitte pas et je saurai au moins d'où vous êtes venue.—J'en serai charmée: sous la conduite d'aussi preux chevaliers, je n'aurai pas à craindre de mauvaises rencontres.»

Le jour baissait; ils se trouvèrent devant une bretèche fermée de fossés et de palissades. On ouvrit à la demoiselle, les chevaliers la suivirent. Le maître de la maison était absent; à son défaut la dame leur fit grand accueil: un grand manger leur fut préparé. Pendant qu'ils faisaient honneur aux mets, la demoiselle fit secrètement conduire son palefroi au delà des fossés par un valet de la maison et s'éloigna doucement sans prévenir les chevaliers. Elle arriva le matin à la retraite de Morgain et lui apprit le mauvais succès de son message. «Le roi, dit-elle, n'avait rien voulu entendre contre l'honneur de la reine: la reine avait franchement avoué et reconnu, sans qu'on parût lui en savoir mauvais gré, qu'elle aimait Lancelot autant qu'elle pouvait aimer.»

LXXXVI.

Cependant les quatre compagnons apprenaient, en se réveillant le lendemain, la fuite de la perfide pucelle. Lionel voulait se venger sur la dame qui les avait hébergés; mais Galehaut sut lui persuader que leur hôtesse pouvait être dans l'ignorance des intentions de la demoiselle. Ils partirent de grand matin, avec l'espoir de la retrouver aisément: ils ne conservèrent pas longtemps cette illusion, et par le conseil de messire Yvain, ils se séparèrent à l'entrée d'un carrefour, pour qu'au moins l'un d'eux pût toucher au but qu'ils poursuivaient. Nous allons les accompagner tour à tour.

Pour commencer par Galehaut, il passa la nuit suivante au logis d'un forestier. Le lendemain il arriva devant une forte maison[90], et vit dames et chevaliers formant de joyeuses danses autour d'un écu suspendu à la branche d'un pin. En passant devant cet écu, les danseurs s'inclinaient comme devant un sanctuaire. Galehaut le reconnut pour avoir été porté par Lancelot quand il vint au secours du roi, devant le Pas-félon. Un chevalier de certain âge semblait conduire les autres; il va le saluer, et lui demande pourquoi l'on faisait tant d'honneur à cet écu? «Sire, répond-il, parce qu'il a appartenu au meilleur chevalier du monde. Nous lui devons la délivrance de ce château aujourd'hui nommé Ascalon l'enjoué, et que des ténèbres attristaient; nous témoignons ainsi de notre reconnaissance pour celui qui nous a rendus à la lumière du jour.»

Galehaut ayant remercié le vavasseur tend le bras jusqu'à la branche où pendait l'écu, le prend et le passe à l'un de ses écuyers. «Comment! sire chevalier, dit le vavasseur, pensez-vous emporter cet écu?—J'aimerais mieux mourir que le laisser.—Vous mourrez donc, car nous avons ici quarante chevaliers pour le défendre.» Galehaut ne répond pas et poursuit son chemin jusqu'à l'entrée de la forêt. Là, dix chevaliers arrêtent son cheval et le défient. «Sire, lui dit alors le valet auquel il avait remis l'écu, veuillez me faire chevalier, je vous aiderai dans ce pressant besoin.—Non, répond Galehaut. J'aurais honte de te donner la colée pour un tel motif. Je t'armerai plus tard et avec plus d'honneur; tu vas voir si j'ai besoin d'aide.» En effet, de son premier coup, il abat celui qui le tenait de plus court; il passe son épée dans la gorge du second; il en affronte quatre ensemble, puis six, puis dix qui, l'un après l'autre, vident les arçons. Enfin un des derniers venus profite du moment où il levait le bras, frappe sur son haubert et passe le fer tranchant entre ses deux mamelles. Galehaut resta ferme sur les arçons et, plus irrité par le sang qui sortait de sa blessure, il arrache le fer de lance retenu dans les mailles, brandit sa bonne épée et fait voler la tête de celui qui l'avait percé. Il tenait les autres en respect, quand le vieux vavasseur admirant sa prouesse paraît au milieu des assaillants et leur fait poser les armes: «À la male heure soit le glorieux écu, dit-il, s'il cause la mort d'un aussi preux vassal!»

Ils s'arrêtent; Galehaut se fait désarmer et bander sa plaie. Le vavasseur l'ayant conjuré de dire son nom. «On m'appelle Galehaut.—Galehaut, grand Dieu! Que ne suis-je mort avant d'avoir vu navrer le meilleur des bons, le preux des preux! Pour Dieu! sire, veuillez attendre dans le château que votre plaie soit fermée. Vous avez droit avant nous de garder l'écu du bon chevalier votre compain. Disposez de notre maison comme il vous plaira.—Grands mercis! mais je ne puis demeurer. Dites-moi si vous savez quelque chose de la vie ou de la mort de Lancelot.—Le bruit de sa mort est venu jusqu'à nous; nous espérons qu'il n'en est rien: mais nous ignorons le lieu de sa retraite.»

Galehaut recommanda le vavasseur à Dieu et s'éloigna, assez content de ce qu'il avait entendu. Arrivé dans un fond découvert, il entendit les grelots d'un troupeau de vaches et s'approcha des bouviers, tous vêtus de livrée religieuse[91]. Il les salue et leur demande si leur maison est éloignée. Un d'entre eux monte une jument et le conduit jusqu'à la porte. Il appelle, on ouvre; les religieux accueillent Galehaut avec honneur. Parmi eux se trouvait un ancien chevalier maintenant rendu, habile à guérir les plaies. Il demande à visiter la blessure du chevalier: quand elle est examinée, il assure qu'elle se fermera avec le temps et un repos absolu. Galehaut consentant à rester quelques jours auprès d'eux va nous permettre de passer à la quête de messire Gauvain.

Elle fut encore moins heureuse que celle de Galehaut. Après avoir longtemps chevauché sans aventure, et passé la nuit en forêt sous le pavillon que ses écuyers étendirent, il s'était éveillé le lendemain de bonne heure. Vers le milieu du jour, un samedi, il aperçoit, à l'entrée d'une chaussée pratiquée sur un marais fangeux, un chevalier armé de toutes armes qui lui ferme le passage en déclarant qu'il gardait le lieu au nom de Morgain. Gauvain le laisse approcher et le porte facilement à terre. Le vaincu jette un grand cri: «Ha! je suis mort. Pour Dieu, merci, Chevalier! veuillez me rendre mon cheval; autrement je ne pourrai regagner mon logis.» Gauvain descend, attache son cheval à un arbre voisin, et veut bien ramener l'autre au chevalier navré qu'il aide à remonter. Comme il allait remonter lui-même, le glouton accourt sur lui et le frappe du poitrail de son cheval assez rudement pour l'étendre à terre tout de son long. Messire Gauvain furieux se relève et court à lui l'épée à la main; mais désespérant de l'atteindre, il revient à son cheval et veut traverser le marais pour continuer sa poursuite. Or la fange était profonde et à demi séchée; le cheval pose le pied dans une crevasse et tombe dans la boue sur messire Gauvain qu'il blesse gravement. Pour comble de disgrâce, l'indigne chevalier, qui de loin le voit tomber, revient et pousse vers lui son cheval, le foule à quatre ou cinq reprises et l'eût tout à fait écrasé sans l'arrivée d'un autre chevalier qui les avait suivis des yeux et venait en aide à celui qui ne pouvait se défendre. L'autre en le voyant approcher prend la fuite, emmenant le cheval de messire Gauvain: mais enfin pour éviter d'être poursuivi, il abandonna le coursier.