Le bon chevalier revint à mess. Gauvain qui avait grand besoin d'aide. Il le relève, le prend entre ses bras et le reconnaît. «Ah! messire Gauvain, dit-il, êtes-vous gravement blessé?» Gauvain le regarde et le reconnaît à son tour. «Non, doux et bon cousin; je crois que j'en guérirai, mais je souffre beaucoup.» Yvain l'aide à remonter; d'un pas lent ils arrivent devant un cimetière. Un ermite agenouillé laisse ses oraisons en les voyant approcher, et messire Yvain lui demande où ils pourront trouver un hôtel. «Puisque l'un de vous est malade, je vous hébergerai. Veuillez me suivre jusqu'à notre ermitage; il n'est pas éloigné.» En arrivant, le bon homme les présente aux deux compagnons de sa pieuse retraite; puis il va prévenir le prêtre qui avait fondé cet asile. Quand il sut le nom des deux étrangers: «Sire, dit le saint homme, je ne puis féliciter de preux chevaliers tels que vous de sortir tout armés, un haut jour de samedi. Aucun bien ne vous en pouvait venir et l'on doit toujours s'en garder pour l'amour de la mère de Dieu». Gauvain approuva ces paroles et promit de ne jamais chevaucher armé à pareil jour, sauf nécessité et le soin de son honneur. Ils restèrent quelques journées dans cet ermitage, mess. Yvain ne voulant pas quitter mess. Gauvain avant son entière guérison.
Ce même jour où, comme on a vu, Galehaut blessé avait été recueilli dans une autre maison de religion, Lionel s'était arrêté chez un vavasseur à peu de distance de là. Avant de prendre congé de son hôte, il lui demanda où il pourrait entendre la messe. Le vavasseur le conduisit à la religion de Galahaut: un des frères, au sortir de l'office ayant appris qu'il venait de la cour du roi Artus, lui dit: «Sire, nous avons ici un preux chevalier, le plus grand que nous ayons jamais vu, et comme vous de la maison du roi.—Ce doit être messire Galehaut,» pensa Lionel. Il s'informe et apprend que les plaies du chevalier n'étaient pas mortelles. Rassuré sur ce point, il ne veut pas le voir, honteux de n'avoir à lui raconter aucune prouesse; il se contente de recommander aux religieux le grand chevalier blessé et se remet à la voie. En passant d'une haute forêt dans un taillis, («une basse broce»), il fait rencontre d'une demoiselle qui démenait un grand deuil. «Demoiselle, dit-il; pourquoi pleurez-vous?—Et vous, pourquoi paraissez-vous affligé?—J'en ai grandement raison.—Moi, plus encore; mais quelle, est votre raison?—Je suis en quête du meilleur et du plus beau chevalier de son âge; personne ne peut m'en donner nouvelles. Je crains qu'il n'ait été victime d'une trahison.—Nommez-le-moi; peut-être pourrai-je vous en dire quelque chose.—C'est Lancelot du Lac.—Lancelot? il est mort.» À ce mot, Lionel n'a pas la force de se soutenir: il glisse de son cheval, presque sans connaissance. «Mais au moins, dit-il, savez-vous où l'on a transporté son corps?—Oui, c'est à deux lieues d'ici, et je veux bien vous y conduire.» Aussitôt, Lionel remonte et suit la demoiselle jusqu'à l'entrée d'un cimetière. Sur chacune des fosses était une belle croix de bois. Elle lui indique celle qui était le plus fraîchement recouverte. C'est là, dit la demoiselle, que repose Lancelot du Lac, mis à mort par le plus félon des chevaliers.» Lionel regarde, immobile de douleur: la demoiselle semble partager son désespoir: ils répandent une abondance de larmes. Dès qu'il put parler: «Demoiselle, où pourrai-je trouver le meurtrier de Lancelot?—Dans une bretèche voisine que vous pouvez même apercevoir: Je sais un moyen de le faire sortir.» Elle prend un cor suspendu par une chaîne à l'une des croix et le tend à Lionel qui en tire trois sons éclatants.
Bientôt paraît un chevalier armé de toutes armes sur un grand et fort cheval. «Voilà, dit la demoiselle, le meurtrier de votre compain.» Lionel s'élance sur lui; ils s'entre-donnent force coups sur les écus, leurs glaives volent en éclats; ils se heurtent, et se malmènent: les écus se fendent, les épées échappent de leurs mains, leurs genoux sont à découvert et rouges de sang; enfin ils tombent des arçons et restent quelque temps sans pouvoir se relever. Lionel le premier se redresse, reprend son épée et, l'écu sur la tête, court au chevalier déjà remis en garde et qui se défend du mieux qu'il peut. D'un grand coup sur le heaume Lionel le fait retomber; il se relève encore, tourne, revient, esquive et frappe avec une vitesse, une sûreté dont Lionel commence à s'inquiéter.
Enfin, l'inconnu paraît exténué; le sang qu'il a perdu ne lui permet plus de continuer à se défendre; Lionel le presse de plus en plus et l'étend sur une tombe plate; déjà il posait un genou sur sa poitrine, il avait abattu le heaume et détaché la ventaille pour lui couper la tête, quand il voit arriver une seconde demoiselle qui lui crie: «Merci! gentil chevalier, épargnez-le, pour Dieu d'abord, pour moi ensuite, à moins qu'il n'ait trop méfait.—Il a commis le plus grand des méfaits: il a donné la mort à Lancelot, le meilleur des chevaliers.—Lancelot? En vérité, je l'ai vu sain et en bon point aujourd'hui même, assez près d'ici.—Demoiselle, je vous croirai quand vous me l'aurez montré; et si vous avez dit vrai, votre ami ne mourra pas.—Il vivra donc, fait-elle, car je vais vous faire voir Lancelot, à une condition cependant: c'est que vous ne vous montrerez pas; autrement j'en aurai la honte et vous la mort.»
Lionel permit au vaincu de se relever. Avant de quitter le cimetière, il demanda à la première demoiselle pourquoi elle avait accusé ce chevalier d'avoir occis Lancelot. «Je ne sais, répond-elle, qui est Lancelot; je ne voulais qu'être vengée du meurtrier de l'homme que j'aimais le plus au monde.» Lionel tout à fait rassuré suivit la seconde demoiselle, en ordonnant de les accompagner au chevalier outré qu'on appelait Aucaire[92] du Cimetière. À l'extrémité d'une belle lande s'élevait un grand chêne: la demoiselle les arrête et avertit Lionel de monter sur les hautes branches. Il se dresse sur les arçons, gagne de là la cime de l'arbre. Il aperçoit alors dix sergents, armés de haches et d'épées, qui sortaient d'une cour pour entrer dans un riant et vert préau. Au milieu d'eux était Lancelot. «Surtout, dit la demoiselle, ne paraissez pas; il y va de la vie de votre cousin. Vous avez vu ce que vous désiriez; j'ai tenu ma promesse, tenez la vôtre en faisant votre paix avec ce preux chevalier.» Lionel en descendant tendit la main à Aucaire et lui donna congé. Il alla passer la nuit dans un hermitage assez voisin de là, et, le lendemain, après avoir entendu la messe, la demoiselle le ramena à la religion où séjournaient encore Galehaut et messire Yvain.
Ne demandez pas si la joie fut grande de ces deux chevaliers en apprenant de Lionel qu'il avait vu Lancelot. Galehaut n'était pas encore bien guéri de ses plaies, mais il ne voulut pas demeurer plus longtemps. Lionel et lui remontèrent avec l'espoir de retrouver le chêne et les lieux où Lancelot était retenu. Toutes leurs recherches furent inutiles. Après avoir parcouru la contrée dans tous les sens, Galehaut prit le parti de retourner en Sorelois. Il voyait approcher le terme que maître Helie lui avait prédit, et voulait se préparer au grand passage. Nous reviendrons une dernière fois à lui après vous avoir dit ce qu'il en était de Lancelot et de messire Gauvain.
Le grand dépit de Morgain était de ne pouvoir rendre Lancelot infidèle à la reine. Elle lui offrait la liberté, sous la condition de ne jamais reparaître à la cour du roi; et Lancelot prévoyant qu'il ne pourrait tenir un tel engagement, aimait mieux mourir en prison. Une nuit elle lui fit présenter un vin chaud fortement épicé dont les fumées devaient lui porter au cerveau. Quand il fut endormi, il crut voir la reine couchée dans un riche pavillon au milieu d'une verte prairie. Un jeune chevalier reposait près d'elle. Dans un transport de rage causé par cette vision, il courait à son épée pour en percer le chevalier. Et la reine lui disait: «Qu'allez-vous faire Lancelot? Laissez ce chevalier, je l'aime; il est à moi, je suis à lui. Ne soyez jamais assez hardi pour venir où je serai, tant votre compagnie m'est devenue déplaisante.»
Telle était la force de l'enchantement qu'en se levant, Lancelot crut encore voir le pavillon et le lit. Morgain avait eu soin de placer à portée son épée qu'elle avait tirée du fourreau; si bien qu'il ne douta pas de la réalité de ce qu'il avait songé. Le lendemain elle arrive de grand matin, et regardant l'épée: «Quoi Lancelot! dit-elle, voulez-vous donc vous parjurer et sortir de céans?—Non. Mais vous m'avez souvent posé un jeu parti; j'ai fait mon choix. Je n'entrerai pas d'une année dans la maison du roi; je ne resterai pas une seule heure de jour dans la compagnie de chevalier, dame ou demoiselle de la cour.» Morgain, ravie de l'entendre ainsi parler, reçut son serment, elle fit apporter ses vêtements, ses armes, et lui donna congé. Ainsi fut-il affranchi de la prison qu'elle lui avait fait tenir, en haine de la reine Genièvre.
Il était libre depuis quelques jours, quand messire Gauvain et messire Yvain quittèrent leur maison de religion. Ils passèrent de la forêt dans une grande prairie où leurs yeux furent captivés par un grand tournoi. Cinq cents chevaliers y prenaient part. Ils approchent et remarquent un jouteur qui se faisait redouter entre tous. Ils le voient vingt fois refouler les plus grands et les plus forts, puis se mettre à l'écart pour voir ce que feraient sans lui les chevaliers de son parti. Les autres reprenaient alors courage et revenaient à la charge; mais dès que le bon chevalier reparaissait, l'épouvante les reprenait et l'avantage revenait au parti opposé.
Après l'avoir vu plusieurs fois quitter ainsi la lice et revenir. «En vérité, pensa mess. Gauvain, ce chevalier est de merveilleuse prouesse; il n'y a que Lancelot que j'aie jamais vu exploiter de cette façon.»