Un écuyer arrive alors vers eux: «Seigneurs, leur dit-il, pourquoi ne rompez-vous pas une lance?—C'est que nous pensions le nombre des jouteurs déterminé[93].—Nullement, qui veut tournoyer ici le peut faire; il ne court d'autre danger que la perte de son cheval et de sa liberté.—Dites-moi, reprend messire Gauvain, quel est ce chevalier qui le fait si bien?—Je ne le connais pas: vous pouvez voir seulement qu'il porte au cou un écu noir.»
Alors, les deux cousins entrèrent en lice: ils allèrent soutenir le parti opposé au preux chevalier et trouvèrent assez à faire. Mais à compter de ce moment ils restèrent maîtres du terrain, bien qu'au jugement de tous, le chevalier à l'écu noir eût mérité le prix des mieux faisants. Soit ou non le dépit de voir la victoire échapper aux siens, il s'était éloigné sans attendre qu'on le proclamât vainqueur. Arrivé dans la forêt et se croyant seul, il jeta son écu sur la voie; mais messire Gauvain et messire Yvain ne l'avaient pas perdu de vue; ils avaient suivi ses traces. «En vérité de Dieu, disait messire Gauvain, ce ne peut être que Lancelot.—Je le crois comme vous, dit messire Yvain; voyez-vous l'écu qu'il a abandonné? Reprenons-le; l'arme d'un tel chevalier ne doit pas être laissée au premier venu.»
Ils le rejoignirent à l'entrée de la forêt, comme il avait déjà déposé son heaume et attaché son cheval à un arbre. C'était en effet Lancelot. Il avait le cœur oppressé, les yeux inondés de larmes. Les deux fils de roi descendent, courent à lui les bras tendus et le baisent mille fois. «Beau doux compain, dit messire Gauvain, que vous est-il arrivé? parlez; ne pouvez-vous être consolé?—Mes amis, dites à tous ceux qui ne m'oublient pas que je suis sain de corps, mais que mon cœur a tous les malaises que puisse avoir cœur d'homme. Je ne dois pas, sans me parjurer, jouir une seule heure de votre compagnie ni reparaître dans la maison du roi Artus. Éloignez-vous donc, ou souffrez que je vous laisse moi-même.—S'il en est ainsi, reprend messire Gauvain, nous vous laisserons; mais au moins apprenez-nous pourquoi vous avez si vite quitté le tournoi.—Je puis vous le dire. J'ai vu le temps où jamais bataille, si grande qu'elle fût, ne m'eût résisté; mais dans ce dernier pauvre tournoi, je n'ai pu passer les derniers qui se sont présentés; je sens que j'ai perdu les biens qui étaient en moi; comme elle était venue, ma prouesse s'en est allée. Elle était empruntée, je la devais à la vertu d'autrui: de chose empruntée on ne doit pas s'enorgueillir. Dites à la cour du roi ce que vous avez vu, mais ne demandez rien de plus; vous perdriez vos peines.»
Ils le recommandèrent à Dieu, sans lui avoir parlé du message de la demoiselle de Morgain à la cour du roi, pour ne pas ajouter à ses ennuis. Arrivés à la cour, ils contèrent ce qu'ils avaient vu de Lancelot et ce qu'il leur avait dit. Tous s'en affligèrent, bien que leur chagrin ne pût en rien se comparer à celui de la reine. Lancelot, pensait-elle, aura connu ce que la demoiselle est venue dire à la cour en son nom: c'est apparemment pour cela qu'il ne veut plus paraître devant moi.
Pour le malheureux Lancelot, après être resté longtemps incertain de ce qu'il ferait, il résolut d'aller retrouver Galehaut, le seul qui pût connaître la cause de son désespoir et lui donner la force de supporter la vie. Il croyait à l'abandon de la reine, tel que le songe ménagé par Morgain le lui avait présenté. De toutes ses angoisses, c'était assurément la plus cuisante. Il arriva en Sorelois, tandis que Galehaut le cherchait encore dans la forêt où Morgain l'avait retenu. À force de rêver, il sentit sa raison l'abandonner. La tête se troubla, il répandit des flots de sang. Enfin, devenu forcené, il quitta son lit ensanglanté, s'élança par une fenêtre, emportant son épée. Dans son délire, il s'en prenait aux arbres qu'il déracinait, aux rochers qu'il ébranlait et détachait des montagnes. On le voyait pleurer, embrasser les enfants, leur parler doucement de Dieu, de ce qu'ils devaient apprendre et faire. Ses fureurs ne s'adressaient qu'aux choses insensibles, et quand venait à passer dame ou demoiselle, il s'inclinait, saluait et se détournait en fondant en larmes. Tout le monde le plaignait, personne à son approche n'éprouvait de crainte. Ainsi le laisse cette première partie de son histoire, pour nous parler des derniers jours de son grand ami Galehaut.
LXXXVII.
Galehaut avait appris de messire Gauvain et de messire Yvain tout ce que Lancelot avait dit de ses ennuis et de son désir de vivre oublié dans la plus profonde solitude. Ces nouvelles lui causèrent une grande douleur et une grande joie. Il le savait vivant, hors de prison: il s'inquiétait d'un chagrin dont il devinait la cause. Que devra-t-il faire? Le chercher en terres lointaines? Mais par où commencer? retourner en Sorelois? quel deuil pour lui s'il ne l'y rencontre plus! Il choisit pourtant ce dernier parti, quand il eut perdu tout espoir de le retrouver en Grande-Bretagne. Rentré dans ses États, il apprit qu'on avait vu Lancelot désespéré de le savoir absent; que sa raison en avait reçu une nouvelle atteinte, et qu'on ignorait ce qu'il était devenu. Le sang dont il trouva rougi le lit dans lequel avait couché son ami lui donna à penser qu'il s'était donné la mort; il s'accusa d'avoir été lui-même son meurtrier en tardant à revenir. Dans toutes ses terres, il envoya des messagers chargés de recueillir de ses nouvelles: quand ils revinrent sans l'avoir trouvé, il ne douta plus de sa mort. Ainsi, malade de corps et de cœur, il se mit au lit le jour de la Madeleine et ne se releva plus. Devant sa couche il fit placer l'écu de Lancelot; mais cette vue, loin d'adoucir ses chagrins, contribuait encore à les augmenter. Pendant neuf jours et neuf nuits, il refusa toute espèce de nourriture. On le conjura de faire un effort sur lui-même et de consentir à manger; mais il était trop tard. Sa langue était gonflée, ses lèvres se détachaient d'elles-mêmes, tous ses membres étaient desséchés. C'est ainsi qu'il languit du jour de la Madeleine[94] jusqu'à la dernière semaine de septembre; alors il partit du siècle. Chacun à sa mort pensa avec raison que le monde en le perdant et en n'espérant plus rien de Lancelot, avait perdu les plus purs rayons de la gloire mondaine. De toutes les dames qui le pleurèrent, la dame de Malehaut fut la plus inconsolable: on croit bien que Galehaut l'eût épousée, devant Sainte Église, s'il eût vécu plus longtemps. Mais avant de passer de ce monde, il avait eu soin de revêtir de sa terre et de toutes ses seigneuries, son neveu Galehaudin.
C'est ainsi que finit le fils de la Géante, le seigneur des Îles lointaines, le grand ami de Lancelot.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME DE LANCELOT DU LAC
QUATRIÈME VOLUME DES ROMANS DE LA TABLE RONDE.