Un des chevaliers du roi, plus hardi que les autres, avait arrêté Sagremor comme il rentrait dans le verger. Après un long combat, il demanda et obtint merci, à condition de les aider à regagner la planche sur laquelle ils avaient passé dans le verger. Ce chevalier les conduisit, et en prenant congé il obtint de Sagremor la permission d'être à jamais son chevalier.
La nièce de Manassès qui les avait amenés semblait craindre de rester après eux: «Que va devenir, lui demanda mess. Gauvain, ma douce amie, si nous l'abandonnons au ressentiment du roi son père?—Ne tremblez pas pour elle; le roi et la reine l'aiment trop pour ne pas lui pardonner. Depuis le départ de sa sœur, l'amie de votre frère Agravain, elle est leur seul enfant. Pour moi, s'ils viennent à me prendre, rien ne me sauvera de leur ressentiment.»
Sagremor, son nouvel ami, offrit de l'accompagner jusqu'au château d'Agravain. Elle y consentit, et chargea un valet qui l'avait suivie de conduire mess. Gauvain jusqu'à l'entrée du Sorelois, où nous saurons comment il arriva, après avoir appris ce que devient un autre de nos amis, le bon Hector des Mares.
LII.
Nous avons vu le châtelain des Mares retenir le chevalier auquel un de ses fils avait dû la vie et l'autre la mort. Hector n'eut pas à subir longtemps cette prison courtoise. Une cousine de Lidonas, sur le récit qu'on lui avait fait de ses prouesses, vint un jour prier son oncle de le lui céder. «Vous ne voulez pas sa mort, dit-elle; permettez-moi de mettre sa prud'homie à l'épreuve, en faveur de ma sœur dont vous connaissez les peines.» Le vieillard ne refusa pas. Elle alla donc trouver Hector et lui demanda s'il lui conviendrait de changer de maître? «Mon oncle veut bien me céder ses droits; et si vous consentez à prendre en main la cause de ma sœur contre un des meilleurs chevaliers du pays, je vous rendrai votre liberté, sans autre condition.
«—Demoiselle, dit Hector, le chevalier que je devrai combattre est-il au roi Artus?—Non, il est au roi Tradelinan de Norgalles.—Il suffit: je consens à vous appartenir.»
Il prit congé du seigneur des Mares et de Lidonas pour suivre la demoiselle qui, chemin faisant, lui apprit ce qu'elle attendait de lui. «Ma sœur passe à bon droit pour la plus belle femme de ce monde. Elle est connue sous le nom d'Hélène sans pair. Perside, un preux chevalier de naissance plus haute, l'a épousée au grand regret de ses parents et amis; il l'a tant aimée, que pour ne pas la quitter, il avait renoncé à l'exercice des armes. Un jour, il était assis sur l'herbe près d'une fontaine, la tête appuyée sur les genoux de ma sœur, quand son oncle, homme d'âge, vint à passer, et les trouvant dans cette position, il ne put se défendre de les railler.—«Quelle honte, leur dit-il, de se rendre esclave d'une femme, au point d'en oublier toute chevalerie!» Hélène entendit ces paroles et répondit, plus fièrement peut-être qu'elle n'eût dû: «—Si celui qui m'a prise à femme en est moins prisé, il n'a pas donné plus qu'il n'a reçu. Je suis plus belle qu'il n'est preux, et j'ai reçu de ma beauté plus d'éloges qu'il n'en a reçu de sa prouesse.—Hélène, reprit froidement Perside, dites-vous cela de cœur vrai?—Oui, tel est le fond de ma pensée.—J'en ai regret. Moi, je fais serment sur les saints de vous tenir enfermée dans ma grande tour, jusqu'à ce que j'aie pu savoir si vous avez eu tort ou raison de parler ainsi. Vienne à mon hôtel une dame plus belle que vous, je quitte votre compagnie et vous rends votre liberté. Qu'un chevalier m'oblige à demander merci, vous prendrez de moi l'amende qu'il vous plaira.
«Depuis cinq ans ma sœur est enfermée: les parents de Perside lui ont présenté les plus belles dames qu'ils avaient pu trouver, aucune n'a soutenu la comparaison. Il est aussi venu grand nombre de chevaliers, ils n'ont pu surpasser la prouesse de Perside. J'espérais en messire Gauvain, et je suis allée vingt fois à la cour du roi Artus pour l'intéresser à ma sœur; mais il était toujours entrepris ailleurs.»
Ces récits ajoutaient à l'impatience qu'Hector avait de juger par lui-même de tant de beauté et de tant de prouesse. Ils arrivèrent au château de Garonhilde[11], résidence de Perside. La dame était dans le donjon; ils en montent les degrés et s'arrêtent à la porte de la chambre d'Hélène. «Que voulez-vous? disent les gardiens.—Je veux voir la dame que vous retenez.» Hélène alors occupée à se parer, entendit une voix et se hâta de paraître à la fenêtre; car sa geôle, fermée d'une haute clôture de fer[12], avait une seule fenêtre par laquelle on pouvait la voir. Il y avait une petite porte dont Perside gardait la clef et qu'il ouvrait, quand il lui plaisait de visiter sa chère victime. Hector avança donc un peu la tête et, tout aussitôt, ébloui de la beauté de la dame, il détache son heaume pour mieux la contempler. «Soyez le bienvenu, chevalier! dit Hélène.—À vous, dame, bonne aventure, comme à la plus belle que le monde ait pu jamais produire! Je me suis chargé, de soutenir votre cause avant de penser qu'elle fût aussi juste. Quelle prouesse pourrait être mise en balance avec votre beauté! Dieu, j'en ai la confiance, sera du même avis que moi.»
Un chevalier arrive et demande à Hector s'il a bien l'intention de soutenir, les armes à la main, la suprême beauté d'Hélène. «Plus que jamais, puisque j'ai pu juger par moi-même de mon bon droit.—Sire, monseigneur vous attend au bas de la tour.—Maudit soit-il de m'arracher si tôt à la vue de la belle des belles! ne pouvait-il attendre? Dame, pour me rendre plus digne de vous défendre, ne voudrez-vous pas approcher un peu, et me toucher de votre main nue. S'il m'arrive de perdre le heaume que je tiens à la main, je saurai bien encore garantir la chair nue que vous aurez touchée.» La dame sourit, et prenant dans ses deux mains la tête du chevalier, elle le baise tendrement au front. «Dieu, dit-elle, qui naquit sans péché, vous donne la vertu de me délivrer!»