Hector aussitôt relace son heaume et descend au pied de la tour où son cheval l'attendait. Perside, en l'apercevant, lui demande s'il veut toujours soutenir qu'Hélène soit plus belle que son époux n'est vaillant. «Si vous étiez sage, dit Hector, il n'y aurait pas de bataille entre nous. Seriez-vous aussi preux que monseigneur Gauvain, les perfections de ma dame Hélène l'emporteraient encore sur les vôtres. Toutes les beautés sont en elle, et j'ai trouvé maint autre preux chevalier doué d'une vertu qui vous fait défaut: c'est la courtoisie. Si vous la possédiez, vous auriez reconnu depuis longtemps qu'elle est plus belle que vous n'êtes vaillant!—Chevalier, répond Perside, il est trop tard; je suis lié par mon serment.—Eh bien! gardez-vous, car je veux mourir si je ne vous oblige à confesser votre tort.»

Alors ils s'entr'éloignent, puis reviennent de toute la force de leurs chevaux. Perside rompt sa lance; Hector de la sienne le porte à terre. «Je ne sais, dit-il, comment vous soutiendrez l'escrime, mais vous avez déjà le pire de la joute: restons-en là je vous le conseille, et délivrez votre femme de l'odieuse prison où vous la retenez.—Non, chevalier, cela ne peut être.» Il se lance aussitôt de nouveau, Hector le reçoit le glaive levé; mais, du tranchant de son épée Perside coupe le glaive en deux et atteint le cheval qui, mortellement blessé, tombe sans mouvement. «Ce n'est pas, dit Hector, la coutume des bons chevaliers de s'en prendre aux chevaux: mais vous y perdrez plus que moi, car j'entends bien m'en aller sur le vôtre.» Et il se précipite à pied sur Perside qui, bientôt, criblé de coups de pointe et de taille, oppose en vain à l'épée de son adversaire un écu percé, déchiqueté. Il tourne, s'esquive; Hector ne lui laisse pas de relâche. Enfin sa propre épée lui échappe des mains, il fléchit sur les genoux, et se résigne à crier merci, quand il voit Hector délacer son heaume et abattre sa ventaille. «Je veux bien vous l'accorder, dit le vainqueur, mais à trois conditions.—Oui, oui, telles que vous les direz.—Vous confesserez que la beauté d'Hélène l'emporte sur votre prouesse.—Vous irez à la cour du roi Artus et tiendrez la prison de la reine: Hélène sans pair vous accompagnera, et c'est devant elle que vous confesserez ce que je vous oblige en ce moment à reconnaître.—Enfin, vous demanderez la demoiselle qu'on vous désignera pour mon amie; vous la saluerez de ma part et vous lui direz que je ne suis pas encore avancé dans ma quête.—Sire, comment nommerai-je celui qui m'a vaincu?—Vous le nommerez Hector. Maintenant, conduisez-moi vers dame Hélène.»

Perside releva le pan de son haubert et prit une clef qu'il tendit à l'heureux libérateur d'Hélène. Hector ôta son heaume avant d'aller ouvrir la porte de la geôle: «Venez, dame; il ne faut pas que tant de beautés demeurent cachées.» Hélène le prend entre ses bras: «Ah chevalier!» dit-elle en le baisant, «que Dieu vous récompense mieux que je ne puis le faire!—Dame, je ne puis rien lui demander, après avoir été baisé de la belle des belles.—Avouez, au moins, que jamais baiser n'aura été mis à si haut prix.»

Hector passa la nuit au château de Garonhilde, et l'on devine la joie que montrèrent la sœur d'Hélène sans pair et les gens de la maison. Perside lui-même n'était pas fâché de se voir affranchi du serment indiscret qui l'empêchait de témoigner à la belle Hélène l'amour qu'il n'avait pas cessé de lui porter. Le lendemain au point du jour, Hector entendit la messe, revêtit ses armes et prit congé. Perside lui présenta son meilleur coursier, il fut convoyé jusqu'au carrefour voisin. La sœur de Perside lui demandant alors quel chemin il voulait prendre: «Vraiment, je l'ignore: je suis en quête d'un chevalier dont le nom m'est inconnu et qui est je ne sais où; mais à force d'errer, j'en apprendrai peut-être quelque chose.» Perside lui conseilla de suivre la voie que fréquentaient le plus les chevaliers errants. «Cette voie,» lui dit-il, «traverse le Norgalles, et parmi les chevaliers venus en aide au roi Tradelinan, vous pourrez bien rencontrer celui que vous cherchez.» Hector suivit le conseil, et s'éloigna en les recommandant à Dieu.

Ici le conte lui laisse continuer sa quête, pour revenir au jeune Lionel qui s'en allait porter à la cour d'Artus le message de Lancelot et de Galehaut.

LIII.

Le roi Artus était dans la grande cité de Londres quand y arriva Lionel. Le varlet vit d'abord la dame de Malehaut qui le conduisit dans la chambre de la reine. Grande fut la joie des deux dames en apprenant qu'il venait du Sorelois. «Comment, lui demanda Genièvre, le fait Galehaut et son ami?—Assez bien, dame, s'ils ne craignaient d'être oubliés; j'ai charge d'enquérir comment ils pourront vous revoir.»

Les deux dames, après s'être conseillées, croyaient avoir trouvé le moyen de contenter leurs amis, quand arriva la nouvelle de l'entrée des Saisnes et des Irois en Écosse. Ils avaient déjà mis le siége devant le château d'Arestuel. Le roi Artus avait aussitôt mandé aux barons de se rendre à Carduel. Il voulait réclamer le secours de Galehaut; mais la reine lui persuada d'attendre que le besoin en fût plus pressant. Cependant, elle donnait congé à Lionel en lui recommandant de dire à Lancelot que son intention était de suivre le roi en Écosse: il aurait donc soin d'y venir avec son ami, mais sous des armes déguisées. Elle chargea encore Lionel de lui remettre une bande de soie vermeille qu'il pourrait attacher à son heaume, et une bande blanche oblique dont il chargerait le champ noir de l'écu qu'il avait porté à la dernière assemblée. À ces dons elle joignit encore le fermaillet de son cou, l'annelet de son doigt, un riche peigne dont les dents étaient garnies de ses cheveux, enfin son aumônière et sa ceinture.

Nous passerons rapidement sur l'entrée de mess. Gauvain et du gentil Hector dans le pays de Sorelois. Mess. Gauvain triomphe des nombreux obstacles qui en défendaient l'entrée: après avoir abattu le chevalier chargé de l'arrêter sur le pont qu'il lui fallait passer, il voit inscrire son nom près de ceux qui avaient avant lui mis à fin les mêmes épreuves. C'était le roi Ydier de Cornouailles, le roi Artus de Logres, Dodinel le Sauvage et Melian du Lis. Quand Hector arrive pour lutter contre le dernier occupant du pont (mess. Gauvain), il allait peut-être garder l'avantage sur le neveu d'Artus, si celui-ci ne se fût avisé de lui demander son nom et l'objet de sa quête. Alors ce fut à qui des deux persisterait à s'avouer vaincu, à refuser l'honneur que l'autre voulait lui décerner. Mais il leur fallait respecter la coutume et attendre que de nouveaux chevaliers vinssent tenter de passer le pont qu'ils auraient défendu. Heureusement Galehaut envoya un de ses hommes pour occuper la place. Une demoiselle leur apprit que le prince des Lointaines-Îles était avec son ami dans un manoir écarté de l'Île-Perdue. Pour y arriver, il leur fallut livrer de nouveaux combats; d'abord contre deux chevaliers de Galehaut, puis contre le Roi des cent chevaliers et Lancelot lui-même. Lionel arriva justement de la cour de Logres pour interrompre ces luttes aveugles et faire embrasser messire Gauvain et Lancelot. Puis, la demoiselle amie d'Agravain sachant que mess. Gauvain devait se trouver dans le Sorelois, vint lui rappeler que son frère avait besoin du sang du meilleur des chevaliers. Messire Gauvain ne l'avait pas oublié. Il tira d'abord à part Galehaut et Lancelot, pour leur demander s'il ne leur conviendrait pas de se rendre à l'ost du roi. C'était leur intention; mais, pour répondre au désir de la reine, ils lui déclarèrent qu'ils tenaient à n'y paraître que sous armes déguisées. «Je suivrai votre exemple,» dit mess. Gauvain; «nous partirons à la fin de cette semaine et, d'ici là, nous aurons le temps de nous faire saigner.»

Lancelot n'avait jamais eu besoin qu'on lui tirât du sang; mais il ne voulait rien refuser à mess. Gauvain. Il se laissa donc ouvrir les veines, et la demoiselle recueillit le sang et se hâta de le rapporter à son amie. Dès qu'Agravain en fut légèrement arrosé, il sentit éteindre l'ardeur de ses plaies; son bras reprit sa première vigueur, comme auparavant le sang de mess. Gauvain l'avait rendue à sa jambe malade.