«LA JEANNETTE» EST PERDUE
CHAPITRE VIII.
Plans de recherches[ [7].
Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de la Jeannette pendant la première année qui suivit le départ de ce navire. —Le Corwin est envoyé à la Terre de Wrangell en 1880. —Inutilité de ses recherches. —Plan du voyage de de Long, d'après ses lettres. —L'opinion publique s'émeut de ne pas recevoir la moindre nouvelle. —La Société de géographie charge son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur les traces de la Jeannette. —Adresse de M. Daily au président des États-Unis. —Les Chambres votent un premier crédit de 175,000 dollars. —Achat du Rodgers. —Seconde expédition du Corwin à la Terre de Wrangell. —Il arrive à accoster cette terre, où personne n'avait encore mis le pied. —Équipement du Rodgers. —Son départ de San Francisco. —Sa croisière. —Immenses résultats de celle-ci. —L'Alliance part le même jour de Newport pour le nord de l'Atlantique. —Voyage [114] de ce navire. —L'Eira et le Barentz. —Le Proteus. —La station du cap Barrow. —Immensité du plan de recherches. —Résultats nuls au point de vue de la Jeannette. —Fausses nouvelles. —Nouveaux préparatifs. —Plan du lieutenant Hogaard. —Une prophétie. —Melville et treize autres marins de la Jeannette à l'embouchure de la Léna.
La perte probable du Mount Wollaston et du Vigilant, pas plus que les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à faire concevoir des craintes sur le sort de la Jeannette. On avait confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes de la Jeannette n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les atteintes du froid.
L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition; d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en revenant des parages où la Jeannette avait été aperçue pour la dernière fois.
Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile. Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du Corwin, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de Long avait dû y construire. Le Corwin, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines appartenant aux États-Unis.
Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter; à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans aucune nouvelle de la Jeannette. Les baleiniers restèrent aussi successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.
Après cette campagne la question de la recherche de la Jeannette n'avait pas avancé d'un pas.