Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du baptême.

Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de la Jeannette. Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau du New-York Herald à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du Figaro et M. Charles Bigot, du XIXe Siècle.

C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.

Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si bien méritée.

Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se trouver réunis.

«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir, revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à voir aux vieux Romains.»

Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter, d'après le Figaro, une petite anecdote racontée par lui-même et qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français. Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz, l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles, c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.

Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la France.

Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du baptême, qui, au reste, fut des plus simples.

«Après le déjeuner, dit le rédacteur du Figaro, nous traversons le pont pour nous rendre sur la Jeannette.—La rade est en fête, joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).