Conformément à vos instructions, je suis parti de Londres le 7 janvier, pour aller au-devant des survivants de la Jeannette dont quelques-uns ont déjà quitté l'embouchure de la Léna, pour retourner en Amérique. Après les avoir rencontrés je poursuivrai mon voyage jusqu'à Yakoutsk, et, au besoin, jusqu'à l'embouchure de la Léna. Dans ce dernier cas je me joindrai aux autorités russes, à qui je prêterai mon concours pour les aider dans l'accomplissement du devoir de courtoisie internationale que le czar a lui-même imposée à ses représentants de la partie nord-est de son vaste empire. Arrivé à Paris le lendemain 7, j'ai pris les nombreuses lettres adressées aux gens de la Jeannette. Le jour suivant j'étais en route pour Saint-Pétersbourg. J'ai dû m'arrêter pendant une demi-journée à Berlin pour y faire viser mon passeport à l'ambassade russe, de sorte que je n'arrivai que le 12, à 6 heures du soir, dans la capitale de l'empire russe, c'est-à-dire la veille du nouvel an.
Le moment était mal choisi pour un homme pressé; il me fallait, en effet, rendre visite au général Ignatieff, ministre de l'intérieur, et le jour du nouvel an est un jour de repos pendant lequel toutes les affaires publiques et officielles sont religieusement suspendues. Je devais, en outre, voir le général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, alors à Saint-Pétersbourg et enfin m'occuper de tous les préparatifs nécessaires pour un voyage aussi long que celui que j'allais entreprendre au milieu des rigueurs de l'hiver.
Heureusement les excellences et les hauts dignitaires de l'empire se contentèrent d'un jour de congé. Dès le samedi matin, quelques minutes après dix heures, je pus donc rendre ma visite au général Ignatieff, qui me reçut de la façon la plus courtoise. C'est à peine si j'eus quelques minutes à attendre. Le général se souvenait de moi. Nous nous étions, en effet, rencontrés fréquemment pendant la campagne de Bulgarie, et ce fut sur cette guerre que roula d'abord la conversation, puis, naturellement, celle-ci tomba sur le voyage de la Jeannette et sur l'arrivée, à Saint-Pétersbourg, de la nouvelle du naufrage et de ses suites.
Le 14 janvier, si vous vous rappelez, on n'avait encore de nouvelles précises que du canot no 3, arrivé à l'embouchure de la Léna avec l'ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower et neuf matelots. On savait aussi que deux matelots du canot no 1, dans lequel se trouvaient le capitaine de Long, M. Jérôme Collins, correspondant du Herald, le docteur Ambler et douze marins, étaient arrivés seuls à Boulouni. Ces deux hommes, Ninderman et Noros, venaient annoncer l'arrivée de la troupe du capitaine dans le delta, et en même temps chercher des secours. Quant au canot no 2, commandé par le lieutenant Chipp, on n'en avait absolument aucune nouvelle. Le général Ignatieff n'en savait pas davantage, car la nouvelle publiée par les journaux de Saint-Pétersbourg, qu'on avait découvert un canot contenant quatre cadavres, lui paraissait dénuée de tout fondement, absolument comme celle publiée dans les journaux de Moscou, que le canot no 3 avait été découvert par les gens envoyés à la recherche des naufragés, et qui n'avaient trouvé que des cadavres.
Le général me donna l'assurance qu'il m'aiderait de tout son pouvoir. Il me conseilla d'aller trouver le gouverneur général de la Sibérie orientale, et me remit une lettre pour le directeur des postes. Dans cette lettre, il priait ce fonctionnaire de me procurer un interprète. Il me fit ensuite le récit de quelques-uns de ses voyages en Sibérie, pendant l'hiver. Sa conversation fut fort intéressante, car le général est un beau conteur, qui s'entretient volontiers avec les correspondants de journaux sur toutes sortes de sujets autres que ceux qui touchent à la politique. Il me raconta que dans une circonstance il avait fait le trajet d'Irkoutsk à Orenbourg en quatorze jours, soit cent soixante dix milles par jour. Il est vrai que dans cette occasion il était mandé par le czar, pour affaires urgentes, et qu'il voyagea jour et nuit sans s'arrêter autrement que pour renouveler son attelage.
J'eus à m'applaudir de m'être rendu chez le général Ignatieff dès la première heure, car avant onze heures, les salons d'attente étaient encombrés d'officiers aux brillants uniformes, et de députations envoyées de villes éloignées, qui attendaient patiemment leur tour d'audience.
Ma seconde visite fut pour le général Anoutchine, gouverneur général de la Sibérie orientale. Celui-ci doit passer l'hiver à Saint-Pétersbourg, et n'a l'intention de retourner à Irkoutsk, siège de son gouvernement, qu'au mois de mai. Le but de ma visite était d'obtenir une podoroschnaya, ou laisser-passer pour la route d'Orenbourg à Irkoutsk et de demander au général, quelques indications pour la suite de mon voyage. Après avoir lu le récit captivant des aventures de Michel Strogoff, dans le roman de Jules Verne, qui, j'ai le regret de l'avouer, est le guide le plus connu et le plus suivi des voyageurs en Sibérie, je m'étais imaginé qu'Ekaterinbourg, tête de ligne du chemin de fer qui traverse l'Oural, était le point de départ ordinaire de ceux qui visitent la Russie d'Asie. Ce qui venait encore corroborer cette idée; je savais que la mission géographique, envoyée récemment de Saint-Pétersbourg pour étudier le cours de la Léna, suivait cette route. Mais le général Anoutchine m'apprit que cette voie n'était d'ordinaire suivie qu'en été. On laisse alors le chemin de fer à Nijni Novgorod pour prendre le bateau à vapeur jusqu'à Perm; là, on reprend la ligne ferrée d'Ekaterinbourg. En hiver, les voyageurs sont obligés de faire en traîneau la route de Kazan à Perm, et de suivre le lit du fleuve, ce dernier étant toujours glacé en cette saison. La voie ferrée qui doit relier ces deux villes et que les cartes portent indiquée par des lignes pointées n'est pas encore terminée. Le général Anoutchine m'expliqua en outre, que la mission géographique avait pris la ligne d'Ekaterinbourg de préférence à celle d'Orenbourg uniquement parce qu'elle devait rencontrer à Nijni Novgorod des facilités pour se procurer les traîneaux dont elle avait besoin pour transporter ses nombreux bagages, qu'elle n'eût pas rencontrés ailleurs. Il me conseilla donc de me faire préparer, pour le lundi suivant, un laisser-passer et tous les papiers dont je pouvais avoir besoin. Fidèle à sa promesse, il tenait à ma disposition, un passeport avec le sceau de la couronne, et quand j'y retournai le lundi, il me remit, en outre, une lettre dans laquelle il me recommandait aux autorités de toutes les stations que je devais traverser; enfin, il me dit qu'il avait télégraphié aux gouverneurs d'Orenbourg, de Tomsk et de Tobolsk pour les prévenir du jour probable de mon arrivée, et pour les prier d'inviter leurs subalternes à me rendre tous les services que je pourrais leur demander. Mais sa bienveillance ne devait pas s'arrêter là, comme vous le verrez tout à l'heure.
Le général Anoutchine semble, en vérité, avoir diminué de moitié les fatigues et les ennuis de mon voyage. Son télégramme à mis à mon service une véritable armée de hauts fonctionnaires et sa lettre finira d'aplanir la majeure partie des difficultés que je peux rencontrer dans mon voyage au delà d'Irkoutsk.
En face de tant de prévenances, vis-à-vis de moi, simple représentant du Herald, de la part du général Anoutchine, vous seriez sans doute tentés de croire que celui-ci aurait pu s'en prévaloir pour exiger de moi un tribut quelconque de reconnaissance; cependant il n'en fut rien, car il me déclara qu'en agissant ainsi il ne faisait qu'aller au-devant des désirs du czar, son maître. Le czar avait, en effet, donné l'exemple, car aussitôt l'arrivée de la nouvelle du désastre de la Jeannette, il avait fait télégraphier à Irkoutsk, et à Yakoutsk pour que tout soit mis en œuvre, afin de porter secours aux gens de l'équipage.
Peut-être me saura-t-on gré, de dire quelques mots du passeport ou podoroschnaya, qui me fut remis par le général et d'en donner la traduction. D'abord, je dirai qu'il y a trois sortes de podoroschnaya: la podoroschnaya des courriers, la podoroschnaya de la couronne avec deux sceaux, et la podoroschnaya ordinaire avec un sceau unique. Celle qui me fut remise, était une podoroschnaya de la couronne, c'est-à-dire avec deux sceaux; c'est celle qu'on donne aux hauts fonctionnaires qui voyagent sur les routes postales de l'Empire. Cette pièce m'octroyait le droit d'exiger des chevaux et d'en obtenir de préférence à tous autres voyageurs; sauf, bien entendu, les courriers du czar et les hauts fonctionnaires appelés à Saint-Pétersbourg pour affaires urgentes, comme dans le cas du général Ignatieff, cité plus haut. Ce passeport me permet donc d'exiger des chevaux dans toutes les stations de poste, et, au besoin, d'imiter l'exemple d'Ivan Ogareff, en faisant dételer ceux des traîneaux de personne n'ayant qu'un laisser-passer de troisième classe. Au nombre des avantages multiples attachés à ce précieux papier, se trouve, je crois, celui de réduire de moitié les frais de transport, réduction dont jouissent tous les heureux possesseurs d'une podoroschnaya de la couronne et les employés du gouvernement.