Une route glacée et des rations pour un jour encore. Bateaux glacés et naturellement tirés sur la rive. Pas une hutte en vue pendant toute la journée, et nous nous sommes arrêtés sur une pointe de terre élevée pour y passer une nuit froide et misérable. A souper nous avons mangé une demi-livre de renne et bu du thé. Nous avons allumé un grand feu. Ensuite il fallu nous préparer à passer une seconde nuit froide et pénible. Le vent était si pénétrant que nous avons été obligés de tendre nos demi-tentes comme paravents et de nous asseoir derrière où nous grelottions enveloppés de nos couvertures.

Lundi, 3 octobre 1881 (113e jour).—Le froid était si intense et notre position si misérable que j’ai fait servir le thé à tout le monde, et qu’ensuite nous nous sommes mis en marche pour continuer jusqu’à 5 heures du matin. A ce moment, nous avons mangé notre dernière ration de viande et bu une seconde fois du thé.

Il ne nous reste plus maintenant qu’une ration de 4/14 de livre de pemmican et un chien à moitié mort de faim.

Puisse Dieu venir de nouveau à notre aide! Quelle distance nous faudra-t-il parcourir avant de trouver une station ou un abri! Lui seul le sait.

Vent piquant. Le baromètre marquait 30, 23 à 1 h. 50.

Erickson semble s’éteindre. Il est faible et abattu; dès qu’il s’endort, il se met à parler soit en danois soit en allemand, peu en anglais. Personne ne peut dormir près de lui, lors même que les autres circonstances le permettraient. La nuit dernière ma montre s’est arrêtée à 10 h. 15, sans que j’en puisse deviner la cause. Je l’avais donnée à l’homme de garde. Je l’ai remise aussi exactement à l’heure que j’ai pu, et c’est sur cette heure approximative que nous nous fixerons désormais jusqu’à ce que nous puissions faire mieux. Le soleil s’est levé hier à 6 heures 40, c’est-à-dire avant que ma montre ne s’arrête. Nous avons fait cinq milles.

Pour nous, force signifie en avant! La traversée de la rivière, pour gagner la rive opposée où nous voyions de nombreuses trappes à renard, nous a fait perdre un peu de temps, et, par conséquent un peu de chemin. Nous avons aussi trouvé sur cette rive la trace d’un homme qui devait aller vers le sud. Nous avons suivi cette trace jusqu’au moment où nous l’avons vue se diriger vers la rivière pour se continuer sans doute jusqu’à la rive occidentale. A ce moment, nous avons été obligés de revenir sur nos pas, car nous ne pouvions plus suivre cette piste, la rivière étant libre de glace en cet endroit. En outre, un de ces innombrables bas-fonds qui infestent la rivière nous a forcés de faire un détour vers l’est. Aussi me suis-je hâté de regagner la rive occidentale que nous avons atteinte à 10 heures 10. Mangé nos derniers 4/14 de livre de pemmican.

A 1 heure 40, nous nous sommes remis en marche et nous avons fait une longue étape jusqu’à 2 heures 20. Alexis prétendait avoir vu une hutte de l’autre côté de la rivière; pendant notre dîner, il en vit une seconde. Dans les circonstances où nous nous trouvions, mon désir était de m’y rendre le plus promptement possible, mais elles étaient sur la rive gauche de la rivière, et nous nous trouvions sur la rive droite. Heureusement, nous avons rencontré un banc de sable qui nous a fourni un excellent terrain pour marcher, jusqu’à un point où nous avons pu traverser la rivière en diagonale. Nous sommes arrivés sur l’autre rive à 2 heures 20. J’ai fait aussitôt arrêter tout le monde et envoyé Alexis inspecter une seconde fois les environs, du sommet d’un tertre élevé. Il est revenu en annonçant qu’il avait aperçu une seconde hutte dans les terres, à un mille et quart environ de la rivière. L’autre hutte se trouvait au contraire à peu près à la même distance dans la direction du sud, mais sur une langue de terre élevée qui s’avançait dans la rivière. La difficulté d’emmener un malade sur un traîneau, à travers les terres, m’a décidé immédiatement à me rendre à la dernière, que nous pouvions atteindre en moitié moins de temps, en suivant le lit glacé de la rivière, puisqu’elle se trouvait sur la rive. Ninderman montant à son tour sur le tertre, est revenu, disant que ce qu’on apercevait dans les terres était bien une hutte, mais qu’il n’osait affirmer que c’en fût une autre qu’on voyait sur le bord. Cependant, Alexis était toujours très affirmatif. N’y voyant pas très bien moi-même, j’ai malheureusement pris ses yeux pour les meilleurs et donné l’ordre d’avancer dans la direction du sud. La petite troupe s’est donc mise en marche, Alexis et Ninderman tenant la tête. Nous avions fait un mille environ, quand soudain je suis passé à travers la glace en enfonçant jusqu’aux épaules, sans que mon sac pût m’arrêter. Pendant que je me débattais pour me relever, Gortz, qui était à cinquante mètres en arrière, s’est à son tour enfoncé jusqu’au cou, tandis que M. Collins, qui était derrière lui, plongeait aussi jusqu’à la ceinture. Cet accident nous a causé un moment d’arrêt. Mais nous étions à peine relevés que nos habits étaient couverts d’une croûte de glace, et nous courions le risque d’avoir les membres gelés. Nous nous sommes cependant traînés jusqu’à ce que, vers 3 heures 45, nous sommes arrivés au point où Alexis avait cru voir une hutte. Ninderman, suivi du docteur, est monté aussitôt sur la pointe de terre, et son premier cri a été: «La voilà, venez!» Nous étions à peine montés qu’il s’est écrié de nouveau: «Mais il n’y en a pas!» Cette nouvelle a été pour moi une cruelle déception et la cause d’une véritable frayeur. Ce qu’on avait pris pour une hutte n’était qu’une grosse butte de terre, mais de forme si régulière, qu’à cause de sa position singulière, on se fût imaginé qu’elle avait été élevée artificiellement pour servir de point de repère. Ninderman lui-même avait été tellement convaincu que c’était une hutte, qu’il en avait fait le tour pour trouver la porte et était ensuite monté dessus afin d’y chercher un trou au sommet. Mais tout cela en vain. Ce n’était réellement qu’une butte de terre. Ce n’a été qu’avec le cœur bien triste que j’ai fait établir notre camp dans une anfractuosité de la pointe de terre, pour y passer la nuit. Bientôt après, nous séchions ou plutôt nous brûlions nos vêtements à la flamme d’un grand feu, tandis qu’un vent glacé nous rongeait le dos.

Comme il ne nous restait aucune nourriture pour souper, j’ai dit à Iverson de tuer le chien et de le préparer. Quelques instants plus tard, toute la troupe, à l’exception du docteur et de moi, s’est repue avec délices d’un ragoût composé de toutes les parties de l’animal que nous ne pouvions pas emporter. Pour nous deux, c’était un mets nauséabond;—mais pourquoi m’étendre sur ce sujet désagréable? J’ai fait peser l’animal et nous avons trouvé qu’il nous donnait vingt-sept livres de viande. Il était gras, et, comme il avait été nourri de pemmican, sa chair devait être très nette.

Aussi, l’emplacement du camp trouvé, j’ai envoyé Alexis avec un fusil vérifier si l’autre hutte n’était point un mythe comme la première. Il est revenu à la brume, sûr cette fois de ne s’être pas trompé, car il est entré à l’intérieur de la hutte, qu’il a trouvée large et spacieuse; en outre, il y a trouvé des débris de renne et des os.