Alors, nous nous sommes préparés à nous accommoder de notre mieux de l’endroit où nous étions. Nous trois qui étions passés à travers la glace, nous nous tenions devant le feu où nous cuisions presque au milieu d’un nuage de vapeur. M. Collins et Gortz avaient bu un peu d’alcool, mais je ne pus en avaler.

Le froid intense qu’il faisait, joint au vent pénétrant du nord-ouest que nous ne pouvions éviter et contre lequel nous n’avions aucun abri, nous présageait encore une nuit plus pénible et plus misérable que les précédentes. Pour comble d’infortune, Erickson est tombé en délire et ses divagations sont venues comme pour mettre le comble à l’horreur de l’effroyable position dans laquelle nous nous trouvions.

Il nous a été impossible de nous réchauffer; quant à sécher nos vêtements, nous ne pouvions y songer. Chacun de nous paraissait ahuri et stupéfié, et j’avais tout lieu de craindre que quelqu’un de nous ne vînt à mourir pendant la nuit. J’ignore quelle température il a fait, car j’ai brisé mon thermomètre de poche dans une de mes nombreuses chutes sur la glace, mais je suis convaincu qu’il eût marqué plusieurs degrés au-dessous de 0 (Fahr.).

Une garde a été désignée pour entretenir le feu autour duquel nous nous sommes pressés pour passer notre troisième nuit sans sommeil. Si Alexis ne m’avait point enveloppé de sa peau de phoque et ne s’était point assis contre moi pour me communiquer de sa propre chaleur, je crois que je serais mort de froid.

Erickson pousse des gémissements, et dans son délire fait mille châteaux en Espagne.

Oh! puissé-je ne jamais passer une autre nuit pareille à celle-ci!

Jeudi, 4 octobre (114e jour).—Dès les premières lueurs de l’aube, nous nous sommes levés et nous sommes mis à circuler autour de notre campement pendant que le cuisinier préparait le thé. Le docteur, en visitant à ce moment le malheureux Erickson, a fait la triste découverte que celui-ci avait quitté ses gants pendant la nuit et qu’il avait les mains gelées. On s’est mis sur-le-champ à le frictionner, et, à 6 heures, la circulation était assez bien rétablie pour que nous puissions nous hasarder à le transporter. Aussitôt chacun a avalé sa ration de thé et repris son fardeau pour partir. Erickson ayant complétement perdu connaissance, nous avons été obligés de l’attacher sur son traîneau. Un vent violent du sud-ouest soufflait à ce moment et rendait la sensation du froid encore plus intense; néanmoins nous sommes partis, et, à huit heures, après deux heures d’une marche forcée, nous avons pu, grâce à Dieu, déposer notre malade dans une hutte assez spacieuse pour nous contenir tous. Nous nous sommes empressés d’y allumer du feu, et, pour la première fois depuis samedi matin, nous avons pu nous réchauffer.

Le docteur ayant examiné Erickson, l’a trouvé fort mal. Son pouls était devenu très faible. Il était toujours en délire, et, à la suite de la terrible nuit que nous venions de passer, il déclinait rapidement. Nous craignions même que son existence ne se prolongeât pas de quelques heures. J’ai fait alors réunir tout le monde autour de moi pour lire les prières des agonisants à côté du moribond. Tous y ont assisté avec recueillement, mais je crains que ma prononciation saccadée n’ait empêché de comprendre ce que je lisais. Une garde a ensuite été désignée pour entretenir le feu, et nous nous sommes tous couchés à l’exception d’Alexis. Celui-ci est parti à la chasse à dix heures, mais il est revenu à midi, complétement trempé, la glace s’étant brisée sous lui pendant qu’il traversait la rivière. Nous nous sommes levés à six heures du soir pour prendre un peu de nourriture, ce qui m’a paru indispensable, pour conserver mes forces. Chacun a reçu une demi-livre de chien et une ration de thé. C’est tout ce que nous avons pris de nourriture dans la journée. Néanmoins nous étions heureux de ne plus nous trouver exposés sans abri à l’ouragan qui soufflait du sud-ouest, et c’en était assez pour nous faire oublier notre disette.

Mercredi 5 octobre, 115e jour.—Le cuisinier s’est levé à 7 heures 30 pour nous préparer du thé avec les feuilles qui nous ont déjà servies hier. Il n’a rien autre chose à nous donner d’ici ce soir. Une demi-livre de chien sera notre ration de chaque jour, jusqu’à ce que nous ne trouvions d’autre nourriture.

Alexis est, de, nouveau, parti à la chasse à 9 heures. Pendant son absence, j’ai envoyé le reste des hommes ramasser des brindelles de bois pour couvrir le sol de la hutte qui dégèle sous nous et nous tient si humides que nous ne pouvons dormir.