L’ouragan de sud-ouest continue. Le baromètre marquait 30° 13´ à 2 heures 40.
Une des jambes d’Erickson commence à se décomposer, il s’éteint rapidement. L’amputation ne servirait désormais à rien, car probablement il mourrait pendant l’opération. Il a repris connaissance.
Alexis est rentré à midi sans avoir vu de gibier. Cette fois il avait pu traverser la rivière, mais le froid et la violence de l’ouragan l’ont forcé de revenir.
Je crois que nous sommes sur la côte orientale de l’île de Titary, c’est-à-dire à vingt-cinq milles de Kumah Surka que je suppose être une station. C’est là notre dernière espérance. Le rêve de Sagasta s’est, depuis longtemps, évanoui. La hutte, dans laquelle nous sommes, est toute neuve, mais ce n’est certainement pas la station astronomique, indiquée sur ma carte. En fait, cette hutte n’est même pas terminée, vu qu’elle n’a ni porte ni porche. Peut-être est-ce une hutte d’été. Cependant de nombreuses trappes à renard existent dans les environs. Notre dernière espérance de salut repose sur cette supposition et sur l’arrivée de jours moins mauvais, car je ne me sens plus rien à faire. Aussitôt que l’ouragan se sera apaisé, j’enverrai Ninderman avec un de ses camarades à Kumah Surka où ils se rendront à marche forcée pour y chercher du secours.
A 6 heures, on nous a servi à chacun notre demi-livre de chien et notre ration de thé de second chaud (infusé pour la seconde fois) et nous sommes allés nous coucher.
Jeudi, 6 octobre (116e jour.)—Tout le monde était debout à 7 h. 30. Pris une tasse de thé (troisième infusion) mélangée avec une once d’alcool. Tous extrêmement faibles. L’ouragan s’apaise un peu. J’ai envoyé Alexis à la chasse. Ninderman et Noros partiront à midi pour se rendre à marche forcée à Kumah-Surka. A 8 h. 45, notre compagnon Erickson a quitté cette vie. J’ai adressé quelques paroles de consolation et d’encouragement aux hommes. Alexis est revenu les mains vides. Trop d’amas de neige. Oh! mon Dieu, qu’allons-nous devenir? Il nous reste quatorze livres de chien pour faire les vingt-cinq milles qui nous séparent d’une station problématique. Il nous est impossible de creuser une fosse pour enterrer Erickson, car le sol est glacé et nous n’avons pas d’instrument. Il ne nous reste donc qu’à le descendre dans le lit de la rivière à travers la glace. Il est enseveli dans un morceau de la tente. J’ai fait préparer dix hommes, et après avoir pris une demi-once d’alcool, nous allons essayer de lui rendre les derniers devoirs, mais nous sommes si faibles que je ne sais si nous pourrons aller jusqu’à la rivière.
A 12 h. 40, j’ai lu l’office des morts et nous avons transporté notre pauvre compagnon jusqu’à la rivière. Après avoir ouvert un trou dans la glace, nous y avons fait passer son corps. Trois décharges de Remington ont été tirées sur sa tombe comme honneurs funéraires. Nous avons ensuite préparé une planche sur laquelle nous avons gravé l’inscription suivante: «En mémoire de H.-H. Erickson, 6 octobre 1881. U. S. S. Jeannette.» Cette planche sera fixée sur la berge de la rivière et presque sur sa tombe; ses vêtements ont été ensuite partagés entre ses camarades; sa bible et une mèche de ses cheveux sont entre les mains d’Iverson.
Nous avons soupé à 5 heures d’une demi-livre de chien et de thé.
Vendredi, 7 octobre (117e jour).—A déjeuner, nous avons mangé notre dernière ration de chien et bu du thé.
Notre dernière feuille de thé a été mise dans la bouillote ce matin, et nous sommes sur le point d’entreprendre un voyage de vingt-cinq milles avec quelques feuilles de thé déjà infusées et deux quarts d’alcool (2 lit. 272). Néanmoins, j’ai confiance en Dieu, et je crois que Lui, qui nous a nourris jusqu’ici, ne souffrira pas que nous mourrions de faim.