Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu’il avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M. Melville.—En route il apprend qu’il est précédé de deux officiers américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti, ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le capitaine Berry, commandant du Rodgers.—Après plusieurs jours de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu’il en reçoit.—Le lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu à Kengurack par les neiges.
Comme nous l’avons vu précédemment, M. Jackson avait rencontré l’ingénieur Melville à Simowyelack, au moment où celui-ci se disposait à terminer la dernière partie de sa tâche. De son côté, il était parti pour visiter l’endroit où de Long et ses compagnons ont péri. «L’endroit où les corps de de Long et de ses compagnons furent trouvés, dit-il, dans une lettre datée à Yakoutsk du 8 juin, se trouve au nord-est de l’île Stolboï, qui s’élève comme un pilier juste à l’endroit où la Léna se divise pour envoyer un de ses bras vers l’est. Pendant toute la durée de sa retraite à travers le delta, de Long n’avait pas cru à l’existence de cette île, ou du moins croyait l’avoir dépassée depuis longtemps, car quinze jours avant sa mort il écrivait sur le carnet qu’on a retrouvé près de son corps: «Je suis convaincu que nous sommes dans l’île de Titary, à vingt-cinq milles de Kumah-Surka.» Le dédale de rivières qui se croisent et s’enchevêtrent en traversant le delta, l’avait trompé, et, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, il supposait avoir parcouru plus de chemin qu’il ne l’avait fait en réalité. Mais en arrivant sur la pointe élevée le long de laquelle était appuyé le mince abri où ses compagnons expirèrent et qui devait lui servir à lui-même, ainsi qu’au docteur Ambler et à Ah Sam, de champ de repos, il dut voir clairement son erreur et reconnaître qu’il était à cent milles au moins de ce Kumah-Surka, dont quelques jours auparavant il ne s’était cru éloigné que de quelques milles.»
Après avoir visité ce lieu de lugubre mémoire, M. Jackson reprit la route qu’avaient suivie Ninderman et Noros pour se rendre à Boulouni. Il en repartit le 4 mai, espérant rencontrer Melville à Verschoyansk; mais, cette année, le dégel étant arrivé quinze jours plus tôt que d’ordinaire, il éprouva de grandes difficultés à arriver jusqu’à cette ville. Ces difficultés furent encore augmentées par ce fait, que deux officiers du Rodgers étaient passés sur la même route, prenant les rennes qu’on lui avait réservés après la clôture des stations de rennes. Il n’arriva donc à Verschoyansk que longtemps après le départ de M. Melville et de ses compagnons, et un jour plus tard que les deux inconnus qui le précédaient. Il apprit alors que ces deux derniers n’étaient autres que le lieutenant Berry, capitaine du Rodgers, et le lieutenant Hunt. Mais nous allons le laisser raconter lui-même sa rencontre avec ces deux officiers.
Pendant le trajet de Boulouni à Verschoyansk, localité située à environ moitié chemin entre le delta de la Léna et Yakoutsk, j’appris de voyageurs tongouses, en traversant la tundra, que deux bolschoï américains avaient passé les stations des rennes, se rendant de Kolymsk en Russie. Pendant plusieurs jours, je ne pus m’imaginer quels pouvaient être ces Américains de distinction, et ce n’est qu’après avoir atteint la station des rennes de Kulgachsoch que je sus qui ils étaient. Car on me dit, à cette station, que, deux jours avant mon arrivée, le capitaine Berry, du steamer Rodgers, et le lieutenant Hunt, l’avaient traversée, et qu’ils étaient en route pour Yakoutsk. Ils étaient arrivés à Kulgachsoch à un moment bien choisi pour eux. En me rendant au delta, j’avais en effet avisé les chefs des stations de rennes que je serais de retour dans une dizaine de jours environ, et, conséquemment, bien que le moment de l’ouverture des ports fût venue, ils avaient conservé un nombre de rennes suffisant pour mes traîneaux.
Si je n’avais pas été attendu, je crois que le capitaine Berry eût éprouvé de grandes difficultés à pousser en avant de Kulgachsoch, attendu que chevaux et chiens sont inconnus dans cette région, et qu’il n’existe actuellement aucun moyen de locomotion à moins que l’on ait eu la précaution d’amener avec soi ses propres chevaux.
De tous ceux qui faisaient partie de l’expédition à la recherche de la Jeannette, j’étais resté le dernier dans le delta, et, par conséquent, aussitôt après mon passage, les rennes auraient été envoyés dans les montagnes pour la saison d’été. Heureusement, Knass Ivan, le grand propriétaire de rennes sur cette route, en avait gardé juste assez pour deux (environ 35), et, par conséquent, je n’ai pas éprouvé un grand retard dans mon voyage. Ce fut une raison pour moi de faire tous mes efforts afin de rejoindre le capitaine Berry. Mais un jour de soleil produit un effet désastreux sur la tundra couverte de neige, et je m’aperçus bientôt que si le capitaine Berry avait pu atteindre Verschoyansk en traîneau, il en serait autrement pour moi, qui n’étais qu’à cinquante milles de distance de cette localité, et je me vis dans la nécessité de monter à cheval et de perdre un temps précieux à me procurer six ou sept malheureuses bêtes. A Verschoyansk, où j’arrivai à 7 heures du soir, j’appris que le capitaine Berry et ses hommes étaient partis le matin même à 10 heures, et comme il m’était impossible de me procurer assez de chevaux avant le lendemain à 2 heures, je craignis que mes efforts pour les rejoindre ne fussent infructueux. La première journée suffit pour me montrer combien ma tâche serait difficile, même gagnant cinquante milles en un jour, et combien, en temps de dégel, il est avantageux d’avoir une avance, ne fût-elle que d’un jour seulement. La rivière Jana, que le capitaine avait en effet pu traverser la nuit précédente, était devenue pour moi impraticable au même endroit, et je dus faire un détour de vingt milles pour rejoindre la route sur le bord opposé. Mais je poussai néanmoins en avant, et, après une poursuite d’environ cent cinquante milles, je fus assez heureux pour le rejoindre lui et ses gens. Il avait été retardé par les Yakoutes, qui refusaient de faire plus de cinquante verstes par jour, pour ménager leurs chevaux. J’appris de sa bouche, qu’après l’incendie de son navire, n’ayant aucune nouvelle de la Jeannette, il s’était décidé à partir en traîneau, pour chercher les traces de ce navire supposé perdu. Il se proposait de suivre la côte du pays des Tchouktchis, jusqu’à l’Indigirka, et de poursuivre sa route jusqu’à la Jana et la Léna, et de retourner ensuite en Amérique par Yakoutsk et la voie de Sibérie. Mais, en route, ayant appris la nouvelle du naufrage de la Jeannette; de la perte du parti de de Long; de l’expédition de Melville, et, enfin à Ustyansk, près de l’embouchure de la Jana, le résultat des recherches de ce dernier, il s’était décidé à se rendre à Yakoutsk pour conférer avec lui, avant de prendre une détermination sur ce qu’il avait à faire. Le capitaine Berry était, en outre, porteur de mauvaises nouvelles sur le sort du lieutenant Putnam, qui avait été emporté avec son traîneau par les glaces de la baie de Saint-Laurent, et que l’on n’avait pas encore retrouvé au moment de son départ. L’enseigne Hunt, qui accompagnait le lieutenant Putnam dans le malheureux voyage pendant lequel ce triste événement est arrivé, m’en a raconté les détails, dont je vous ai télégraphié la substance au bureau de Yakoutsk. Le capitaine Berry et l’enseigne Hunt n’avaient cependant pas perdu tout espoir de revoir ce jeune officier. Ils pensaient qu’il avait des chances de salut. Il avait avec lui des chiens qui pourraient lui fournir assez de nourriture pour un mois. Ils parlaient de Putnam comme d’un homme plein de bravoure et de sang-froid qui ferait certainement tous ses efforts pour se sortir de sa terrible position. «Une circonstance qui est de nature à nous donner de l’espoir,—disait le capitaine Berry,—c’est ce fait qu’un indigène, qui avait été entraîné sur les glaces de la baie de Saint-Laurent, sans avoir autre chose que les habits qu’il portait et un fusil, demeura absent durant un laps de trois mois et finit par se sauver sans le secours de personne.»
Nous trouvâmes M. Melville bloqué par les neiges à la station de rennes de Kengurach, au pied du versant septentrional de la chaîne de Verschoyansk, où nous dûmes tous attendre trois jours avant de pouvoir traverser les montagnes. Le capitaine Berry eut l’amabilité de me raconter son voyage à la recherche de la Jeannette. Parti de la baie de Saint-Laurent, il avait suivi la côte de Thouktchis jusqu’à Ruski-Oustie, sur l’Indigirka, et de là jusqu’à Ustyansk, sur la Jana. Jusqu’à Ruski-Oustie, il avait suivi la côte de l’Océan Arctique avec traîneau attelé de chiens. Ensuite, de Ruski-Oustie, il s’est rendu à Eliku, qui se trouve à une grande journée de marche plus au nord sur la rivière. De là il passa à Balli, pour gagner Ustyansk et Verschoyansk. Ses recherches le long de la côte ont été très complètes jusqu’à Ruski-Oustie. Mais là, ne pouvant se procurer de la nourriture pour ses chiens, il a été contraint de modifier son plan de voyage et de renoncer à son projet de pousser jusqu’à la Léna pour explorer toute la côte sibérienne de la baie de Saint-Laurent jusqu’à l’Oleneck, de sorte que l’expédition d’hiver à la recherche du lieutenant Chipp se serait trouvée terminée du côté de l’est. Voici le récit que le capitaine Berry m’a fait de son voyage:
«Après l’incendie du navire, nous sommes allés chercher asile dans les villages des Tchouktchis de la baie de Saint-Laurent. Nous voyant suffisamment approvisionnés de vivres, puisque les indigènes partageaient leur nourriture avec nous, mon grand souci était de procurer à mes hommes des vêtements convenables, car un petit nombre seulement d’entre eux étaient pourvus de peaux et de fourrures. J’envoyai donc un indigène chez un propriétaire de rennes, nommé Omlikot, avec mission de rapporter tous les vêtements de peau dont nous avions besoin. Mais il ne revint qu’au bout d’un assez long temps et me dit alors qu’Omlikot viendrait voir lui-même ce que je désirais. Mais celui-ci ne vint pas, et depuis j’ai appris qu’il avait été surpris par une tempête de neige pendant laquelle il avait perdu trois chiens sur six qui composaient son attelage. Alors je pris le parti d’aller, sans perdre de temps, à l’île d’Eccletlan, où j’avais laissé M. Putnam avec quelques hommes et des provisions. La mission de celui-ci était de s’assurer si quelques hommes de la Jeannette n’atteindraient point la côte quelque part aux environs. Il devait aussi, pendant l’automne, pousser vers l’ouest aussi loin qu’il le pourrait et laisser, sur un point, des provisions pour le printemps ou pour les gens de la Jeannette, s’ils survenaient. Le 27 décembre, je quittai donc le village de Nunamo pour me rendre à l’entrepôt laissé sur la côte par M. Putnam et y prendre les vêtements nécessaires à mes hommes. Mes chiens avaient été très maigrement nourris à Nunamo; aussi, le premier jour, bien qu’ayant marché de 7 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, je ne pus dépasser Inchowin. Le lendemain, les chiens étant épuisés, je jugeai nécessaire de leur donner du repos et de la nourriture avant d’aller plus loin. Le jour suivant,—toujours pendant que j’étais à Inchowin,—il survint un coup de vent, accompagné de tourbillons de neige si violents que je dus attendre. Le troisième jour, je me remis en route et je poussai jusqu’à Outan, où je retrouvai deux de mes chiens qui s’étaient égarés. Là, je rencontrai M. Putnam, qui se dirigeait vers la baie de Saint-Laurent, avec des provisions et quelques vêtements pour les gens de l’équipage. Le lendemain, je continuai mon voyage, et enfin j’arrivai le 2 janvier à l’entrepôt, où, rassemblant tous les vêtements, j’en trouvai une quantité suffisante pour tous mes hommes.
J’attendis ensuite le retour de MM. Putnam et Hunt, que je me proposais d’envoyer vers l’ouest à la recherche des nouvelles de la Jeannette et des baleiniers perdus. Mais, en arrivant de la baie de Saint-Laurent, M. Hunt m’apprit que M. Putnam avait été emporté sur la glace, en traversant la baie de Saint-Laurent, et que, bien qu’on eût fait diligence pour le retrouver, il n’était pas encore de retour au quartier d’hiver du Rodgers au moment où il avait lui-même quitté les villages indigènes voisins de ce point. Il ajouta qu’en route il avait appris, de la bouche de quelques Tchouktchis, que Putnam avait été vu sur la glace, au large du cap sud de la baie de Saint-Laurent par plusieurs indigènes qui paraissaient avoir confiance en son salut. D’autres Tchouktchis vinrent me dire plus tard qu’il avait abordé sain et sauf sur la côte méridionale de la baie de Saint-Laurent. Mais quelques jours avant mon départ vers l’ouest, je découvris que ce renseignement était faux. M. Putnam ne revenant pas et, d’un autre côté, ne désirant pas envoyer M. Hunt seul, je jugeai nécessaire de lui adjoindre quelque autre compagnon. Comme j’étais la seule personne pouvant aller avec lui; comme j’étais en outre assuré que les officiers qui étaient à la baie de Saint-Laurent feraient tout ce qu’il leur serait possible de faire pour sauver M. Putnam; et qu’enfin j’avais appris que M. Waring était déjà parti à sa recherche, je me décidai à partir vers l’ouest.
«Nous commençâmes donc nos préparatifs. Notre premier soin fut de nous procurer des chiens pour notre expédition. Comme nous étions à court d’objets d’échange, j’éprouvai beaucoup de difficultés à me procurer un simple attelage de quinze bêtes. Les Tchouktchis semblaient hésiter à se dessaisir de leurs animaux.