»Je constaterai ici que j’avais formé primitivement le projet de faire moi-même l’expédition de l’ouest; mais, la perte du navire Rodgers, m’avait décidé à rester avec mes gens jusqu’à ce qu’un navire quelconque se présentât pour nous recueillir. Avant de quitter la baie de Saint-Laurent, j’avais essayé de me mettre en communication avec M. Putnam à notre dépôt, mais je ne pouvais le faire qu’en envoyant mon propre attelage, attendu que les Tchouktchis de cette partie de la côte n’ayant que très peu de chiens, et ceux qui en avaient, ne tenaient nullement à faire le voyage. Or, je sentais que je pourrais moi-même avoir besoin de ces chiens pour aller chercher des vêtements pour mes hommes ou pour tout autre motif, car je n’étais pas sans inquiétude sur les dispositions des indigènes de la baie. Aussitôt que j’arrivai à la maison de l’île Eccleetlan, je donnai l’ordre à M. Gilder, de se rendre à Kolymsk, et de là au bureau télégraphique le plus voisin, pour annoncer la perte du navire à l’honorable secrétaire de la marine, et l’aviser, en même temps, que nous n’étions pas en danger de mourir de faim, attendu que nous pouvions nous procurer en abondance la même nourriture que les gens du pays.

»M. Gilder déploya beaucoup d’activité pour se procurer des chiens et donna ses effets particuliers comme articles d’échange, ce qui lui permit de faire son expédition sans les quelques chiens que j’avais. Je laissai donc ceux qui étaient là pour être employés à la recherche de la Jeannette ou au salut de ses hommes, dans le cas où ils viendraient à aborder sur quelque point de la côte. Je restai à Eccleetlan jusqu’au 8 février. Avant de partir, je reçus une lettre de M. Stony, m’informant que M. Putnam n’était pas revenu à Nunamo, et qu’il n’avait atteint nul point de la côte, mais qu’un de ses chiens était arrivé à terre au sud de la baie de Saint-Laurent, avec un trou de balle au cou, preuve évidente que M. Putnam avait essayé de le tuer pour en faire sa nourriture, car il avait peu de vivres, bien qu’il eût une bonne provision de vêtements, au moment où il fut emporté par les glaces. C’est la première information précise à son sujet que j’ai reçue, car les indigènes qui m’avaient dit qu’il était sain et sauf m’avaient menti.

»Je partis le 8 février, d’Eccleetlan pour explorer la côte et me mettre à la recherche de la Jeannette et des baleiniers perdus, en attendant de pouvoir être en communication avec les autorités russes. Le premier jour, j’arrivais à Unidling, village tchouktche, après quatre heures de marche. Le lendemain, un violent vent du sud, qui chassait devant lui d’énormes tourbillons de neige, nous força de rester dans ce village. Un vent d’ouest lui succéda. Plusieurs chiens de notre guide s’étant égarés, nous dûmes nous mettre à leur recherche, ce qui nous fit perdre une autre journée. Le 11, nous fûmes encore retardés par le fait d’un de nos Tchouktchis qui manquait à l’appel, et que notre guide voulut attendre. Le 12, nouvelle tempête du sud, accompagnée de tourbillons de neige, de sorte que, bien que nos chiens fussent prêts et attelés, nous dûmes attendre encore. Enfin, nous partîmes dans la matinée du 13 et nous arrivâmes à Peelkin, où nous fîmes halte, nous y apprîmes que Koloutchin était rempli d’indigènes qui se rendaient à la rivière Kolyma, qu’il n’y avait donc pas d’espoir d’y trouver un gîte. Le lendemain, c’est-à-dire le 14, nous nous remîmes en marche avec l’intention de prendre les dispositions nécessaires pour trouver un gîte. Dans cette partie de notre voyage, nous rencontrâmes une glace inégale et raboteuse, et, comme j’étais encore novice dans l’art de conduire un attelage de chiens, j’éprouvai beaucoup de difficultés à maintenir mon traîneau en équilibre, aussi, bien que la journée fût très froide, je ne m’aperçus pas le moins du monde de la rigueur de la température. Loin de là, je me trouvai presque incommodé par la chaleur. Je conduisais moi-même mon traîneau dans lequel se trouvaient nos vivres et ceux de nos chiens pour la plus grande partie du trajet; mon guide tchouktche emmenait le sien, emportant des marchandises que nous devions échanger sur la Kolyma. Nous fûmes retenus à Koloutchin, jusqu’au 19 février, par des coups de vent et par des tourbillons de neige; ce jour-là nous nous remîmes en marche. Entre Koloutchin et le village d’Aconach, nous eûmes un vent nord-nord-ouest et un froid intense, et, comme nous y étions exposé en plein, j’eus le nez et les deux joues gelés, mais légèrement par bonheur.

»C’est là que j’appris, pour la première fois, que le capitaine Hooper avait visité le cap Wankarem l’été dernier, et qu’il avait eu des nouvelles de l’un des baleiniers perdus.

Le 20 février, nous arrivâmes au village de Wankarem, où j’appris des indigènes que le capitaine Hooper avait recueilli un certain nombre d’objets ayant appartenu à un bâtiment qui avait passé en vue de la côte s’en allant à la dérive au milieu des glaces. Ce navire avait perdu ses mâts et portait attaché à l’extrémité de son bâton de foc une paire de bois de renne. Les indigènes prétendaient aussi avoir vu des cadavres à bord. Ce navire avait dû s’échouer sur la côte, dans la dernière quinzaine d’août ou dans la première de septembre, d’après les calculs approximatifs que les renseignements fournis par les indigènes me permirent de faire. J’appris aussi que les indigènes n’avaient visité le navire qu’une seule fois avant qu’il fût entraîné au large. Je trouvais encore à Koloutchine trois caisses de pemmican et une caisse de pain qu’y avaient laissées M. Putnam. Je ne quittai cet endroit qu’après un nouveau retard, occasionné par le mauvais temps et par la nécessité de réparer les traîneaux.

Enfin nous pûmes partir le jour anniversaire de la naissance de Washington, mais, par suite de la lenteur accoutumée des indigènes, nous ne nous mîmes en marche qu’à 6 h. 1/2 du matin. Nous poursuivîmes notre route jusqu’à 7 h. 1/2 du soir, et nous campâmes sur la neige pendant la nuit.

Le lendemain matin nous fûmes prêts à partir de bonne heure et nous allâmes jusqu’à Terkipia, que je reconnus pour l’un des villages que j’avais aperçus l’automne précédent pendant le voyage du Rodgers, mais où il m’avait été impossible d’aborder à cause du mauvais temps qui sévissait alors sur la côte. Là nous apprîmes qu’il était extrêmement difficile, dans la région de l’ouest, de se procurer de la nourriture pour les chiens, et notre guide nous conseilla de renoncer à notre expédition. Je lui dis que je préférais aller vérifier le fait par moi-même, et que je ne voulais pas ajouter foi aux assertions des marchands venant de la Kolyma, en ce qui concernait l’existence ou non de nourriture pour les chiens, dans la direction de l’ouest.

En conséquence, nous emportâmes toute la viande de phoque et de morse qui pouvait tenir dans nos traîneaux pour être assuré d’avoir suffisamment de provisions pour nos chiens durant le trajet. Ce surcroît de charge rendit le travail très dur pour les chiens de nos traîneaux et nous empêcha d’avancer aussi rapidement que nous l’aurions fait si nous avions été certains de trouver sur notre chemin de la nourriture pour nos chiens. Plusieurs Tchouktchis qui nous accompagnaient ayant appris que la nourriture était rare, rebroussèrent chemin et s’en retournèrent, renonçant à pousser jusqu’à la Kolyma. Bientôt nous fûmes contrariés par de nombreux coups de vent et nous fûmes encore retardés par plusieurs ouragans accompagnés de tourbillons de neige si épais qu’il était impossible à notre guide de trouver son chemin. Près du même village, j’aperçus un baril d’huile qui était venu échouer le long de la côte. Ce baril avait sans doute appartenu à quelque bâtiment baleinier, mais il ne portait aucune marque qui permît de le reconnaître. Les indigènes me racontèrent aussi qu’ils avaient vu, pendant l’été précédent, un navire sans mâts au milieu des glaces flottantes; mais que ce bâtiment était si loin au large qu’on ne pouvait distinguer s’il avait ou non des hommes à bord. Ils avaient essayé de le rejoindre avec leurs bateaux, sans y parvenir. Ils ajoutèrent que ce bâtiment avait été aperçu le jour même où l’autre navire avait été vu près de Wankarem.

Le 28 février, nous atteignîmes le village de Goblone, qui se compose de deux maisons, si toutefois on peut appeler de ce nom de misérables cabanes tellement criblées de trous qu’elles ne peuvent fournir à ceux qui sont à l’intérieur qu’un asile bien précaire. La chambre d’habitation, autrement dit la chambre à coucher, qui est généralement faite de peau d’ours ou de renne, était percée d’une multitude de trous donnant libre accès au froid rigoureux qui règne dans ces contrées. Les habitants semblaient avoir fort peu de vivres et leurs vêtements étaient tellement usés qu’ils étaient presque entièrement dépouillés de leur fourrure. Ce sont les indigènes les plus pauvres que j’aie rencontrés le long de la côte et dans le reste de mon voyage. Nous reçûmes en cet endroit de meilleures nouvelles relativement à la nourriture pour les chiens et aux provisions que l’on pouvait se procurer dans la région de l’ouest, ce qui détermina notre guide, qui jusque-là était resté hésitant, à se remettre en marche. Le 1er mars nous arrivâmes à Detrouck. C’est le point le plus occidental que le Rodgers ait découvert l’été dernier. Mais, à cette époque, une violente tempête de neige, le vent du nord-est et un fort ressac qui régnaient le long de la côte l’empêchèrent d’aborder. Les indigènes nous dirent qu’ils avaient été fort effrayés en nous voyant arriver et que, craignant que nous ne leur fissions quelque mal, ils s’étaient cachés en attendant notre débarquement. Je leur assurai que leurs craintes n’avaient aucun fondement, que notre mission était toute pacifique, et leur en fis connaître l’objet.

Ils racontaient que l’été dernier un baleinier, entièrement démâté, avait été entraîné par les glaces, près de la côte, à l’extrémité de leur village. Quelques-uns d’entre eux qui l’avaient visité disaient que ce navire était tellement rempli de glace qu’il était impossible de descendre à l’intérieur. Ils n’avaient vu aucun cadavre à bord, et son bâton de foc ne portait point de bois de renne à son extrémité comme celui de l’autre navire.