CHAPITRE XV.
M. Gilder—Retour de l’expédition.
M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de la Jeannette à Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le quass.—Le général Anoutchine.—Arrivée à Paris.
Jusqu’ici le nom du colonel Gilder n’a pour ainsi dire été cité que pour mémoire dans le cours de ce récit. C’est qu’en effet sa qualité de correspondant du New-York Herald à bord du Rodgers semblait lui assigner une place bien ailleurs. Mais la triste fin de ce navire, envoyé à la recherche de la Jeannette, força M. Gilder à adjoindre au rôle de correspondant de journal, celui d’estafette. Chargé par le capitaine Berry de se rendre à la première station télégraphique russe pour y annoncer au gouvernement des États-Unis la nouvelle de l’incendie du Rodgers; il se mit immédiatement en devoir de remplir sa mission. Sans souci de ses intérêts personnels comme sans crainte des dangers et des fatigues qui pouvaient l’atteindre dans un voyage d’hiver de trois mille verstes, à travers un pays couvert de neige et peuplé d’habitants à demi sauvages, au milieu desquels les russes, malgré un siècle d’occupation, n’ont encore pu s’implanter, il s’équipa à ses frais et partit. Nous n’entrerons point dans le récit des tribulations sans nombre qu’il eut à endurer jusqu’à Nishne Kolymsk. C’est dans cette ville qu’il eut, pour la première fois, connaissance du sort de la Jeannette et de son équipage. Mais les rumeurs qui y circulaient étaient trop vagues et trop contradictoires pour qu’il pût encore prendre un parti. Il se rendit donc à Verschoyansk. Là, les nouvelles avaient plus de consistance. Il obtint des détails précis sur le désastre de l’expédition, l’arrivée de Melville et de de Long sur le delta, les dangers que couraient ce dernier et ses compagnons; l’expédition de Melville, à sa recherche, etc. Sa détermination fut vite prise. Ses compatriotes mouraient peut-être de faim et de froid à l’embouchure de la Léna, et sa présence n’était pas nécessaire à Irkoutsk. Un courrier pouvait porter ses dépêches et arriver plus promptement que lui. Ce courrier fut donc expédié aussitôt, et M. Gilder, prenant congé de M. Varsowa, qui lui avait servi pour ainsi dire de mentor de Nishne Kolymsk jusqu’à Verschoyansk, partit pour le nord. Mais il était trop tard. M. Melville avait retrouvé les corps de de Long et de ses compagnons, de sorte qu’il n’arriva pour ainsi dire que pour constater les résultats des recherches.
Mieux vaut, au reste, laisser M. Gilder, raconter lui-même son voyage, depuis le moment où il reçut les premières nouvelles de la Jeannette, jusqu’à l’arrivée de tous les membres de l’expédition à Irkoutsk. Nous apprendrons par ce récit maints détails sur les mœurs des gens qui habitent le pays entre la Léna et la Jana, ainsi que les nombreuses tribulations qui attendent un voyageur dans cette contrée à l’époque de la débâcle des glaces au printemps.
N’ayant plus rien à faire dans le delta, il reprit presque aussitôt le chemin du sud et arriva le premier de tous ses compatriotes à Yakoutsk. C’est dans cette ville qu’il fut rejoint par Melville et le reste des explorateurs auxquels s’étaient réunis en route le capitaine Berry et le lieutenant Hunt. M. Gilder s’étant fait l’historien du voyage de retour, nous allons lui emprunter les quelques pages qui suivent.
J’arrivai sur les bords de la Léna, vers le soir du 30 mai, trente sept jours après mon départ de Werschoyansk, fatigué, ayant faim et soif.
Après avoir traversé les sables mouvants, dans lesquels nos chevaux enfonçaient presque jusqu’au poitrail, nous atteignîmes un groupe de maisons, et y rencontrâmes le sergent Kolinkov, le cosaque, qui avait accompagné M. Boboukoff jusqu’à la maison de l’île, où je l’ai trouvé après avoir traversé l’Aldan. Il était venu de Yakoutsk au-devant de nous, apportant des beefsteaks frais, du pain, et quelques bouteilles à la mine réjouissante. Il m’apporta en outre le bonjour du gouverneur, qui m’invitait à l’aller voir aussitôt mon arrivée. Le lendemain, nous arrivâmes à Yakoutsk, après avoir passé la rivière, large en cet endroit de quinze verstes, pendant la nuit, moi dormant, harassé de fatigues et heureux de voir que la partie la plus pénible de mon long voyage était achevée. Mon vieil ami, M. de Varowa, vint au-devant de moi sur la route, et me conduisit à sa maison, où la «petite Nanyah» me souhaita la bienvenue avec une apparence de plaisir, comme à un ancien compagnon de voyage. Peu de temps après, arriva un messager du gouverneur, qui m’invitait à venir le trouver immédiatement, vu qu’il avait chez lui une personne qui parlait l’anglais, et qui pourrait nous servir d’interprète. M’étant excusé de la malpropreté de mes habits de voyage, le vieux général me fit répondre poliment qu’il rougissait d’entendre un vieux soldat s’excuser devant un camarade des accidents d’une campagne, et me reçut de la manière la plus cordiale, me forçant à rester pour dîner, sans façon, «à la guerre comme à la guerre.»
Notre interprète était le capitaine Jurgens, de la marine russe, qui se rendait dans le delta de la Léna, pour y établir une station météorologique, comme anneau russe, dans la chaîne des stations destinées à faire des observations simultanées, et entourant les parages qui avoisinent le pôle arctique. Pendant toute la durée de mon séjour à Yakoutsk, j’ai été de toutes parts l’objet des attentions les plus délicates, et j’y ai noué des relations d’amitié qui, quoique devant probablement rester à l’état de simples souvenirs, seront toujours les plus agréables et les plus sincères de toute ma vie. Le gouverneur, général Tchernaïeff, fut pour moi un père plutôt qu’un amphitryon, et le sous-gouverneur, Basile Priklonsky, me traita en véritable frère. Le capitaine Jurgens, quoique lui-même simple visiteur, me comblait de prévenances et remplit patiemment les pénibles fonctions d’interprète, sacrifiant en tout temps ses propres aises à la satisfaction de mes désirs.
Sept jours après mon arrivée, les membres de l’expédition, qui étaient allés à la recherche, revinrent du delta de Léna, et partagèrent avec moi l’hospitalité de nos amis à Yakoutsk. C’étaient de vieux amis du commandant Melville et de ses compagnons immédiats, Bartlett, Ninderman et Greenbeck, et ils ne firent que renouer la connaissance de l’hiver précédent. Le capitaine Berry et l’enseigne Hunt, du Rodgers, les voyaient pour la première fois; ainsi que moi-même, MM. Jackson, votre correspondant spécial, et Larson, du London-Illustrated News, de même que Noros, de la Jeannette, comptaient parmi les anciens amis. Mais tous étaient animés des sentiments de la plus vive sympathie et de la reconnaissance la plus profonde envers les officiers du gouvernement russe à Yakoutsk. Le 11 juin, nous nous embarquâmes tous sur le petit steamer Pioneer, et fûmes accompagnés jusqu’à l’embarcadère par près de la moitié des habitants de Yakoutsk, y compris les officiers du gouvernement, qui étaient venus jusque-là pour nous dire un dernier adieu. On échangea une infinité de poignées de mains et de protestations d’amitié inaltérable, pendant que moi, qui m’étais russifié en Sibérie presque aussi facilement que j’étais devenu sauvage parmi les sauvages du Nord, j’embrassai et je fus embrassé à plusieurs reprises,—oh! l’horreur!—par tous les hommes.