Ninderman, en explorant la côte septentrionale, étant arrivé au point où le capitaine de Long avait opéré son débarquement, visita la baie, où il trouva le premier canot encastré dans la glace. Celui-ci était rempli d’eau et la glace s’élevait à l’intérieur comme à l’extérieur, jusqu’à la hauteur de la lisse. Il était, en outre, recouvert d’un amas de neige. Ninderman en enleva deux ou trois petits objets qui étaient venus à la surface, mais le canot était trop solidement encastré pour qu’on pût songer à l’arracher de là. D’après Ninderman, le premier mouvement de la glace devait le mettre en pièces. Il ne put pas voir s’il avait été endommagé par la glace, une partie de l’avant, seule, faisant saillie au-dessus de celle-ci. Il reconnut l’endroit où il avait débarqué avec ses compagnons et visita le lieu du campement pour s’assurer si par mégarde, je n’avais rien oublié lorsque j’étais venu à cet endroit trois mois auparavant. Il remonta ensuite l’Osthok jusqu’à Bellock; mais, ayant encore assez de provisions, il redescendit le cours de cette rivière jusqu’à la mer et suivit la côte jusqu’à Keetack, d’où il remonta vers le sud jusqu’à Kaigolack et gagna ensuite Cath-Cartha. Durant cette dernière partie du voyage, il eut un temps fort rigoureux: tempêtes de neige, ouragans et vents impétueux; néanmoins, ses mains et son visage eurent seuls à souffrir des atteintes du froid.

De son côté, Bartlett ne trouva absolument aucun indice de la présence du parti de Chipp, sur le delta. Surpris à l’embouchure de la rivière par un coup de vent accompagné d’une violente tempête de neige, il fut obligé de rentrer à l’intérieur des terres pour y chercher un abri dans une paverna voisine des huttes où les gens de la baleinière avaient campé durant la première nuit qu’ils passèrent sur le delta. La tempête passée, il retourna sur la côte reprendre son exploration jusqu’à Areal, suivant mes instructions, et gagna Simowyelak.

Pour remplir la tâche que je m’étais assignée dans la recherche de Chipp, il me fallut établir un dépôt de poisson sur la côte nord-ouest, vu que mes deux attelages ne pouvaient traîner une quantité suffisante de nourriture pour toute la durée du voyage. Je remontai donc la rivière Kutack jusqu’à Kaigolack, d’où j’envoyai faire un dépôt de deux cents poissons sur la côte qui se trouve juste au nord-ouest. J’allai à Sabakaskov, petit village de l’intérieur sur le bord d’un lac, que je quittai pour me diriger vers une île formée par la branche occidentale du fleuve principal. Cette île, désignée sous le nom d’île Longue, est habitée sur divers points de sa longueur. L’embouchure de la Léna est formée par la réunion de ses deux principaux bras occidentaux qui déchargent leurs eaux en cet endroit; de sorte qu’il existe à l’ouest une espèce d’estuaire où pourraient facilement trouver un refuge les bateaux jetés sur cette partie de la côte. De l’île Longue, je passai à Tulach, village considérable qui se trouve, à l’ouest, sur une de ces parties montagneuses de la côte de la Sibérie. Je suivis ensuite les sinuosités de la côte jusqu’à un village abandonné, connu sous le nom de Chamer, puis je traversai la péninsule, formée par l’Oleneck. Je descendis cette rivière en visitant les nombreux villages yakoutes et tongouses qui se trouvent, sur ces bords, de cinq à vingt verstes de distance, et j’arrivai enfin au village d’Oleneck, situé sur la côte. A l’extérieur du village d’Oleneck, existent plusieurs îles habitées à l’automne pour la plupart, mais désertes en hiver, car, dans cette saison, les indigènes remontent le cours de la rivière. Je pris quelques poissons au village d’Oleneck et contournai la péninsule pour revenir, le long de la côte, à Toilach. Cette partie de la côte possède de nombreux villages distants de quinze à vingt verstes les uns des autres, de sorte que, si un bateau s’en fût approché venant, soit de l’est, soit de l’ouest, il eût été infailliblement aperçu et secouru, ou s’il s’était dirigé vers l’embouchure de l’Oleneck, comme la côte était élevée, abrupte et presque complétement exempte de bas-fonds, il eût trouvé quelque part un endroit facile pour aborder.

De Toilach, je me rendis au cap le plus oriental de l’archipel, où je trouvai trois huttes habitées par des indigènes. Ensuite, je suivis la ligne de côte, visitant les baies que je rencontrais et m’arrêtant toutes les cinquante verstes environ, pour passer la nuit dans les huttes de chasse ou dans des stations. Toute cette partie de la côte septentrionale est parsemée de trappes à renards et de huttes où les chasseurs et les trappeurs cherchent un asile. Ces pièges, dans la partie du delta que j’ai explorée, sont visités tous les dix, quinze ou vingt jours, selon le temps. Je remarquai de nombreuses traces de traîneaux, pendant toute la durée de mon voyage, ce qui m’indiqua clairement que cette contrée est sillonnée en toute saison par les trappeurs, et que si quelques vestiges du canot no 2 ou des gens qu’il portait m’avaient échappés, il n’en eût pas été de même pour ces nombreux trappeurs. Je suivis aussi le lit de la Léna jusqu’à une petite branche qui se dirigeait à l’est vers la Kectach. Je la descendis pour remonter au village de ce nom, et gagner ensuite Cath-Cartha, après avoir traversé et exploré le delta de la Léna, dans toute son étendue, avec cette donnée que l’intention du lieutenant Chipp était de se rendre au cap Barkin pour atteindre ensuite l’une des embouchures septentrionales du fleuve. Bien que nous eussions été séparés par une tempête du nord-est et que je tins pour impossible qu’il se trouvât à l’est, voulant acquérir la double certitude, je transportai mes vivres et mes autres provisions de Cath-Cartha à Simowyelack. De ce point, je suivis la côte jusqu’au fond de la baie, connue sous le nom de Guba Borkhaya, ou baie de Borkhaya, d’où je remontai ensuite sur l’autre côté jusqu’à Ustyanck, sans rien voir ni entendre dire qui pût me faire soupçonner que le canot no 2 eût abordé sur un point quelconque de cette côte.

L’ingénieur Melville ajouta, je dois dire ici dans l’intérêt des explorateurs futurs de ces régions aussi bien que pour les infortunés qui pourraient se trouver jetés sur le delta, que les deux meilleures entrées du fleuve pour les bateaux sont le bras principal de l’est et le bras principal de l’ouest.

Les indigènes sont nombreux sur les côtes avoisinant le cap Bykoff, aussi bien que sur l’île Longue. Il en est de même le long de la côte jusqu’à l’Oleneck. Cette dernière rivière est profonde et rapide et selon toute apparence n’a pas de banc de sable à son embouchure. Les indigènes se rendent rarement en hiver du cap Bykoff à l’embouchure de la rivière Keetack, bien qu’à partir du premier mai jusqu’à la fin du mois d’août, l’embouchure de toutes les rivières qui se déchargent dans la large baie ou guba soient continuellement visitées par les indigènes du cap Bykoff, d’Upper Boulouni, de Kaigolack et Borkhaya qui battent la côte nord-ouest où les rennes sont très nombreux. Les seuls villages constamment habités pendant l’hiver sont ceux de Simowyelak, Taomoose et Areal au cap Bykoff, et ceux d’Upper Boulouni, Keetach et Kaigolack, près des bras septentrionaux du fleuve. Les villages de l’Oleneck ne sont jamais abandonnés. Au début du printemps ou pendant les mois de mai et de juin, les indigènes des environs d’Areal de Simowyelak et de Taomoose se retirent tous sur les terrains élevés au pied des montagnes voisines du bras de Bykoff. Ceux de Kaigolach et d’Upper Boulouni battent en retraite vers les points élevés situés au sud de ces deux localités. Car tout l’archipel se trouve à ce moment couvert d’eau et de glace. Du milieu de septembre au milieu d’octobre, les indigènes n’entreprennent aucun voyage; car alors il est impossible de voyager en canot sur le cours d’eau, et cependant la glace n’est pas encore assez forte pour supporter un traîneau.

Plus tard, les seules routes suivies par les gens de Simowyelak sont celles qui conduisent à Boulouni et qui diffèrent selon que l’attelage du traîneau est composé de chiens ou de rennes.

Les habitants de l’Oleneck n’ont aucune relation avec Boulouni si ce n’est par un représentant. Des marchands ambulants qui descendent la Léna jusqu’à Matoch et de là à Kaigolack, Keetack, puis se rendent vers l’ouest à Sura, Suborsky, l’île Longue, Joilacch et Oleneck, d’où ils remontent la rivière du même nom et regagnent Boulouni où on leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Toute la partie nord et est de l’archipel est enveloppée d’un silence de mort pendant tout l’hiver. La route qui conduit de Simowyelack à Nistyansk est assez fréquentée en hiver par les marchands, qui traversent quelquefois directement la baie, mais souvent, au contraire, longent la côte et arrivent à un village nommé Karahilack au sud de la même baie; de sorte que si les traces du canot de Chipp, ou de son parti m’avaient échappé pendant que j’explorais cette baie, elles eussent certainement été aperçues par les nombreux marchands qui suivent la côte.»

Ici, s’arrête le récit de M. Melville. Au reste, les quatre voyageurs ne restèrent pas longtemps à Kengurach; trois jours après l’arrivée de M. Jackson et de ses compagnons à cette station, l’épaisseur de la neige avait assez diminué pour permettre de tenter le passage du défilé des monts Verschoyansk. Les quatre voyageurs partirent et après des efforts surhumains arrivèrent sur le versant occidental de ces montagnes, d’où ils gagnèrent Yakoutsk. Ils arrivèrent dans cette ville vers le 8 juin. Là, ils rencontrèrent M. Gilder, qui, lui aussi, avait eu ses déboires en revenant du delta ainsi que nous le verrons tout à l’heure avant d’entreprendre le récit de la suite du voyage des membres de l’expédition que nous trouverons dans une lettre de M. Gilder lui-même.