M. Melville me raconta ensuite les incidents du voyage après la descente des naufragés sur l’île Semenowski. C’est le samedi qu’ils avaient abordé à cette île. «Nous y restâmes, dit-il, pendant la journée du dimanche, et le lundi matin nous lançâmes nos canots à la mer. Nous avions employé notre court séjour sur l’île à faire à nos canots toutes les réparations possibles dans les circonstances où nous nous trouvions, afin de les mettre en état de tenir la mer. En route, nous avions rempli de neige tout ce que nous avions de vases, afin de nous procurer de l’eau. Dans la matinée du lundi, nous fîmes passablement de chemin dans la direction du sud, en longeant toujours la côte, mais la brise commença à fraîchir. A midi, nous débarquâmes sur la banquise pour dîner. A ce moment, la mer nous paraissait libre vers le sud. Le capitaine prévint alors les officiers que nous allions prendre la direction du cap Barkin, qui se trouvait à quatre-vingt-dix milles dans le sud-ouest. La question du point où nous pouvions aborder le plus facilement sur la côte de la Sibérie, avait, en effet, été l’objet d’une petite discussion quelques jours auparavant. De Long ayant consulté tous les officiers à ce sujet, le lieutenant Chipp s’était prononcé énergiquement pour le cap Barkin, disant qu’une fois arrivés là, personne ne pourrait plus se tromper, la côte courant à l’ouest d’un côté, et se dirigeant de l’autre en ligne droite vers le sud. Quand vint mon tour de donner mon avis, j’émis l’opinion que si nous devions remonter la Léna, ce ne pourrait être que par le bras oriental, et à l’appui de cette opinion, je citai l’exemple du steamer Léna, qui n’avait pu entrer dans le fleuve par les bras septentrionaux, et que le hasard avait conduit pour ainsi dire dans le bras oriental. Je fis remarquer, en outre, que l’embouchure de la Jana, aussi bien que celle de l’Indigirka, nous offriraient de meilleurs points de débarquement, car avec ces deux rivières, nous n’aurions point l’embarras du choix entre les différentes embouchures. Le capitaine de Long nous écouta l’un et l’autre et finit par prendre sa décision. Il me dit alors: «M. Melville, je crois que le lieutenant Chipp a raison; nous nous dirigerons donc sur le cap Barkin et de là sur la Tour des signaux et Sagasta pour gagner l’embouchure septentrionale de la Léna.»
Après cette communication, les trois canots quittèrent ensemble l’île de glace et marchèrent de conserve jusqu’à sept heures du soir. Pendant toute l’après-midi, le vent avait continué de fraîchir, et, à la brume, il soufflait en tempête. De sorte que le canot no 1 et la baleinière marchaient avec leurs voiles carguées. Mais comme le canot no 2 était moins bon voilier, j’ignore si lui aussi avait cargué sa voile.
Avant de quitter la banquise de l’île Semenowski, le lieutenant Chipp avait prévenu le capitaine que son canot étant très lourd, il lui était impossible de nous suivre. Le capitaine s’était alors décidé à le soulager en lui prenant deux hommes pour les répartir entre les deux autres embarcations. L’un était le cuisinier Ah Sam, qu’il prit avec lui, et l’autre le matelot Manson, qui vint à bord de la baleinière. Le canot du lieutenant Chipp ne contenait donc plus que huit hommes: deux officiers et six matelots. Jusque-là, il n’avait point eu à porter sa part de pemmican. Et au moment où nous quittâmes la banquise, je sais qu’il n’en possédait qu’une demi-boîte. En a-t-il reçu plus tard, nous l’ignorons tous. En tous les cas, sa part ne lui fut pas remise en notre présence.
A sept heures du soir à la tombée de la nuit, le vent soufflait avec une extrême violence et tous les canots embarquaient beaucoup d’eau. Il devint donc nécessaire pour chacun d’eux de veiller à sa propre sécurité. La baleinière se trouvait alors à une centaine de mètres au-dessus du vent du canot no 1, et probablement à la même distance en avant du canot no 2. J’entendis alors le son d’une voix, celle du capitaine ou bien celle de quelqu’un de ses hommes, et j’aperçus le capitaine qui se levait comme pour nous faire un signal. Ne sachant s’il voulait que je le dépassasse ou bien au contraire que je me tinsse en arrière, je fis arriver la baleinière à portée de voix derrière son canot. Il nous fit alors un signe de tête en agitant le bras comme pour nous dire de nous éloigner. Il fit ensuite un signal au canot no 2, qui me laissa supposer qu’il voulait lui remettre sa part de pemmican. Ninderman m’a dit depuis que le capitaine désirait seulement nous dire de nous tenir réunis, qu’on ne passât point de pemmican du canot no 1 au canot no 2, et que la mer était si grosse que le canot no 2 n’approchât jamais à portée de la voix du celle du capitaine.
M. Melville me donna ensuite quelques détails sur les recherches faites pour trouver le lieutenant Chipp et les gens du canot no 2. D’après les conversations que j’avais eues antérieurement avec lui, dit-il, et surtout d’après la façon catégorique dont il avait émis son opinion dans le conseil tenu sous la tente de de Long, quand nous étions à l’île Semenowski, l’intention de Chipp était, s’il le pouvait, de gagner l’embouchure septentrionale de la Léna.
Les trois canots ayant été séparés à cinquante milles seulement du cap de Barkin, où nous devions nous rendre, par une tempête du nord-est, il est impossible, quelles qu’aient été les circonstances, que l’un d’eux ait marché contre le vent, c’est-à-dire dans la direction de l’est. Donc, en premier lieu, si le canot du lieutenant Chipp a pu résister à la tempête, et s’est laissé gouverner, il doit être venu aborder quelque part entre le cap Barkin et l’embouchure septentrionale de la Léna. Dans le cas où le lieutenant Chipp se serait laissé aller au vent, son canot étant plus léger que les deux autres, aurait été poussé plus rapidement sous le vent, et dans sa dérive serait venu dans la direction du sud-ouest sur la côte à l’ouest du cap Barkin. Ce sont ces motifs qui m’ont décidé à porter plus particulièrement mes recherches de ce côté et à l’intérieur de l’archipel dans la direction du nord-est. Comme je viens de le dire, les instructions que Chipp avait reçues du capitaine de Long, lui prescrivaient de se rendre au cap Barkin, considéré comme le point de ralliement le plus convenable, afin de suivre ensuite la côte nord, d’entrer dans l’un des grands bras de la Léna. Si donc son canot parvint jamais à la côte, on eût dû le trouver quelque part sur la côte à l’ouest de Barkin. S’il était entré dans un des bras du fleuve, c’eût été dans l’un de trois principaux de ceux qui se dirigent vers le nord. Or, chacun de ces bras a été exploré par Ninderman, par Bartlett ou par moi. Aussi, ma conviction est-elle que Chipp n’a jamais atteint la côte et que son canot a sombré pendant la tempête. Ce canot avait à peu près la forme d’une caisse à marchandises: il était court et profond, et quoique le plus léger des trois, il obéissait mal au gouvernail, et comme Chipp me le dit un jour, il fuyait continuellement devant le vent. Etant court, s’il est venu au vent, comme il était inévitable, puisque les autres canots ont dû le faire, il ne fut pas aussi stable qu’eux.
Après avoir terminé le tombeau de de Long et de ses compagnons, je transportai tous mes gens à Cath-Cartha, qui devait être le centre de nos recherches pour retrouver Chipp. J’expédiai ensuite Ninderman et Bartlett, avec chacun deux attelages de chiens, au cap Barkin, c’est-à-dire à l’embouchure de la rivière Kagaostack, où ils devaient se séparer.
Ninderman emmenait avec ses deux traîneaux dix jours de vivres pour lui et pour ses chiens. Il devait suivre la côte septentrionale du delta dans toutes ses sinuosités et remonter chaque cours d’eau aussi loin qu’il le pourrait, et revenir ensuite à la côte pour continuer ainsi jusqu’à l’embouchure de l’Osthok. Si les provisions venaient à lui faire défaut, il devait remonter ce dernier cours d’eau jusqu’à la station de chasse de Bellock, et même aller à l’ouest jusqu’à Upper-Boulouni (Boulouni du nord), pour y renouveler sa provision de poisson, s’il était nécessaire, et de là, retourner à Bellock pour explorer le reste de la côte jusqu’à la rivière Keetack, qu’il devait remonter jusqu’à Kaigolack et regagner Cath-Cartha.
Les instructions données à Bartlett étaient identiques, sauf qu’après s’être séparé de Ninderman près de Barkin, il avait à descendre au sud, le long de la côte orientale du delta, en remontant les rivières aussi loin que la provision de nourriture pour les chiens le lui permettrait, et aller à Areal pour gagner ensuite Simowyelak.
Pendant les opérations de la recherche de de Long, l’archipel ayant été traversé dans tous les sens, et chaque indice pouvant révéler la présence d’êtres humains, relevé avec soin, il était donc inutile d’en recommencer l’exploration pour trouver le lieutenant Chipp.