Ce fonctionnaire arriva sept ou huit jours plus tard et m’apprit qu’on était à la recherche du capitaine de Long et du lieutenant Chipp. Il me dit, en outre, que le corps d’Erickson avait été trouvé sur le bord d’une rivière; que Noros et Ninderman qui faisaient partie de la troupe du capitaine étaient arrivés à Boulouni vivants, mais mourants de faim; qu’ils avaient apporté les premières nouvelles de leurs compagnons. Enfin il m’informa que Melville avait reçu de l’argent des États-Unis et qu’il était parti à la recherche du reste de la troupe de de Long.

Quand je lui parlai des trois canots et lui demandai des nouvelles de Chipp, il ne put m’en donner aucune et se borna à me répondre: «Il a péri à la mer.» Il me fut également impossible de faire préciser l’endroit où il avait péri aussi bien que la direction du vent pendant la tempête. Tout ce que je pus savoir, c’est qu’il avait péri pendant une tempête. Comme les nouvelles me furent transmises par un interprète qui ne savait pas parfaitement le français et que personne ne savait l’anglais, je restais dans une profonde incertitude sur ce qui se passait sur la Léna.

Etant sans inquiétude sur le sort des gens que j’avais laissés à la baie Saint-Laurent, et, d’un autre côté, sachant que Melville était le seul officier commissionné qui se trouvât sur les lieux, car j’ignorais le concours qu’on lui prêtait, je me décidai à préparer une expédition à Kolimsk et à me rendre auprès de lui pour participer à ses recherches. L’ispravnik me dit alors qu’il se chargeait de me fournir tous les chiens et tous les objets dont je pourrais avoir besoin pour mon voyage. Je lui remis une liste du tout, mais ce ne fut que cinq jours après qu’il eut réuni ce que je lui demandais. Le sixième jour, nous nous mîmes en route en suivant la côte dans la direction de l’ouest. Nous arrivâmes à Ruski Oustie, sur l’Indigirka, le 20 avril, à trois heures du matin. Là, j’eus la douleur d’apprendre qu’il n’y avait pas de nourriture pour les chiens, et qu’il me fallait renoncer à suivre la côte jusqu’à la Jana, comme je me l’étais proposé. Alors, je me décidai à prendre la route de l’intérieur; mais, quand il s’agit d’obtenir de la nourriture pour mes chiens, il me fut impossible d’en avoir, malgré ce que je pus faire; on me répondit même qu’on ne pouvait m’en procurer avant six jours; dans cet intervalle, mon attelage avait le temps de mourir de faim, et, dans ce cas, devenait impropre à tout service. Cette difficulté était complétement imprévue, car, à Kolymsk, on m’avait dit qu’à Ruski Oustie je devais trouver du poisson en abondance pour nourrir mes chiens et que plus loin, sur la côte, entre l’Indigirka et la Jana, je ne manquerais pas d’oies. Mais quand il fut question de ces oies, on m’affirma qu’il était au moins douteux que je pusse en trouver; qu’il était au contraire probable que les nombreux attelages qui s’étaient rendus à l’ouest depuis l’automne les avaient consommées. Après avoir parlementé pendant quelque temps, j’obtins enfin qu’on me fournît la nourriture nécessaire pour un attelage; je dus, il est vrai, donner en échange une couple de mes chiens. Voyant que je n’en pouvais obtenir davantage, je me résignai à faire le sacrifice du reste de mes deux autres attelages que je laissai à Ruski Oustie avec les deux traîneaux. Je fis ensuite un marché avec les gens de cette localité, qui s’engagèrent à me conduire à la station d’Elihu, située à une journée de marche plus haut, sur l’Indigirka. Pour exécuter ce marché, non-seulement ils trouvèrent des chiens pour me transporter, mais aussi du poisson pour les nourrir, me prouvant ainsi qu’ils avaient menti quand ils m’avaient dit qu’ils n’en avaient pas. N’ayant aucun moyen de les contraindre à m’en céder, je dus me résigner. Après la perte de ces attelages, je réfléchis qu’avant d’organiser une nouvelle expédition ou d’entreprendre quoi que ce soit pour la recherche, ce que j’avais de mieux à faire était de hâter mon voyage autant que possible, afin de me mettre en rapport avec Melville et d’avoir des détails précis sur ce qui s’était passé. A partir de ce moment, je voyageai presque continuellement dans des traîneaux attelés de rennes, et, le 2 avril, j’arrivai à Ustyansk, sur la Jana. Dans cette ville, on m’annonça que le corps de de Long avait été trouvé et enterré; j’appris aussi que M. Melville avait quitté l’embouchure de la Léna pour se rendre à Yakoutsk. D’un autre côté, je remarquai que la neige disparaissait rapidement, et, sachant qu’il serait impossible de voyager dans le delta, soit avec des chiens, soit avec des rennes, quand elle serait fondue, je me hâtai de prendre la direction du sud. J’arrivai à Verschoyansk, d’où je partis pour Yakoutsk, après avoir perdu un jour à attendre des chevaux.


CHAPITRE XIV

Nouveaux détails fournis par l’ingénieur Melville à M. Jackson sur les difficultés de la retraite à travers les glaces de l’Océan Glacial.—Héroïsme de l’équipage.—Où la Jeannette a péri, tout autre navire eût péri.—A l’île Semenowski.—Choix d’un point de débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il aurait dû aborder s’il eût atteint la côte.—Instructions données à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Exploration de Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L’ingénieur Melville visite la côte nord-ouest jusqu’à l’Oleneck.—Il visite ensuite la baie Barkhaya et va jusqu’à Ustyansk.—Des localités du delta habitées pendant l’hiver.—Voies pour entrer dans la Léna.

Après leur rencontre, M. Jackson et le lieutenant Berry continuèrent ensuite leur voyage sur les traces de l’ingénieur Melville qu’ils rejoignirent le 2 mai, à deux cents verstes environ plus au sud. Celui-ci s’était trouvé arrêté à la station de Kengurach au pied du versant oriental des monts Verschoyansk. Les neiges qui remplissaient encore la vallée qui conduit au défilé par lequel on traverse ces montagnes, lui avaient barré le passage. Il leur raconta que trois jours auparavant il avait voulu s’ouvrir un chemin à travers ces amas de neige, mais qu’il avait été obligé de revenir sur ses pas; car arrivés au pied de la dernière pente, ses chevaux s’étaient refusés à aller plus loin. Il attendait donc à Kengurach que les rayons de soleil eussent diminué l’épaisseur de la couche de neige qui obstruait le chemin pour continuer sa route. M. Jackson et le lieutenant Berry furent obligés de l’imiter, et ce ne fut que vers le 8 juin que les trois voyageurs arrivèrent à Yakoutsk.

M. Jackson profita du séjour forcé qu’il était obligé de faire à Kengurach pour obtenir de M. Melville de nouveaux détails sur tout ce qui concernait la Jeannette et son équipage et principalement sur les recherches faites dans le but de retrouver le lieutenant Chipp, lesquelles, comme on le sait, n’étaient pas encore terminées au moment de première rencontre.

«L’ingénieur Melville, dit M. Jackson, me fit le récit de ce qui s’était passé pendant la tempête du 12 septembre; il me raconta aussi comment les gens de son parti avaient vécu à Simowyelak sur la branche orientale de la Léna, où il avait été assez heureux pour trouver du secours; enfin il me fit le tableau des dangers qui avaient assailli tout l’équipage pendant sa retraite à travers les plaines de glace de l’Océan glacial. «Les difficultés pour se frayer un chemin sur ces glaces, ne peuvent se dépeindre, me dit-il, il faut les avoir affrontées pour se les figurer. Quelquefois nous avions à traverser des champs de glace qui étaient en mouvement. Alors ce n’était plus de la glace; ce n’était cependant pas encore de l’eau, c’était un gâchis dans lequel il nous fallait, pour faire avancer nos traîneaux pied à pied, déployer tout ce que nous avions de force. Pour les plus petites crevasses, nous lancions nos traîneaux par dessus, mais pour les autres nous étions obligés d’y établir de véritables ponts avec des glaçons que nous allions chercher exprès et que nous rangions les uns à la suite des autres; alors les hommes prenant leur élan sautaient d’un glaçon à l’autre, tirant le traîneau derrière eux; mais souvent il arrivait, dans ces occasions que hommes, chiens et traîneaux tombaient à l’eau, et nous avions alors une besogne terrible. Cependant je n’ai jamais vu une troupe d’hommes accomplir son devoir aussi vaillamment. Pour nous c’était toujours «maintenant ou jamais», et quand l’occasion de faire un pas en avant se présentait, il fallait sauter, prendre un bain et passer; mais jamais personne n’a montré la moindre hésitation. Nous craignions tous qu’après avoir échappé aux atteintes du scorbut, un travail aussi pénible et le manque de nourriture abattissent nos hommes; cependant il n’en fut rien, et la somme de courage et d’énergie dépensée par des gens rationnés pour la nourriture comme ils l’étaient, est vraiment surprenante».

M. Melville me dit ensuite que, sous tous les rapports, la Jeannette était dans de bonnes conditions pour entreprendre un voyage dans les régions arctiques; elle avait été considérablement renforcée à Mare Island, et si elle a cédé sous la pression des glaces, aucun des navires qu’on construit aujourd’hui n’eût résisté à sa place. Lorsque survint, en effet, la catastrophe, le champ de glace qui l’avait entraînée pendant si longtemps, sans lui causer de sérieuses avaries, venait de se heurter contre les îles Jeannette et Henrietta; et la masse immense de glace que nous avions à l’est se précipitait vers le nord-ouest, de sorte que n’importe quel navire, eût-il été d’un bloc massif de bois, se serait trouvé écrasé par elle contre ces îles.