Nous quittâmes Jarken le 11 mars; nous étions en marche depuis deux heures environ, quand nous rencontrâmes deux attelages revenant d’Enmetan et dont les conducteurs nous prévinrent que nous rencontrerions à ce village, ainsi qu’à Gougarigan, qui se trouve plus à l’ouest, un tel encombrement de traîneaux, que les chiens manqueraient de nourriture. Cette nouvelle fit craindre à notre conducteur de ne pas trouver de quoi nourrir nos bêtes, et il insista pour revenir sur ses pas, ou au moins pour attendre que les traîneaux se fussent éloignés. Comme nous avions suffisamment de nourriture pour les chiens, j’étais d’avis de continuer notre route sans nous arrêter à ces villages; mais je ne pus l’y décider, malgré l’offre que je lui fis de remplacer à Kolimsk les chiens qu’il aurait perdus. Il me répondit qu’il ne pouvait se risquer à perdre son attelage, de sorte que cet attachement pour ses chiens nous fit perdre un jour, car nous revînmes au cap Yarken. Nous en partîmes enfin le 12 mars, et nous atteignîmes Enmetan, où nous passâmes la nuit. Nous en repartîmes le lendemain matin; chemin faisant, nous traversâmes le village de Gougarigan, et nous ne nous arrêtâmes qu’à huit heures du soir. La dernière partie de la traite se fit au milieu de l’obscurité, et à travers des tas de glaçons, où nos traîneaux versaient et se heurtaient à chaque instant au point d’être mis en pièces. Je suis encore à me demander aujourd’hui comment nous avons pu passer en cet endroit. Pendant toute la journée, nous eûmes un temps sombre et de la neige. Le vent qui venait du sud et du sud-ouest commença à souffler en tempête. Il nous fallut de nouveau coucher à la belle étoile; la neige tombait en flocons si serrés que nos chiens en furent complétement couverts. Me réveillant, au bout de quelque temps, je me sentis chaud et à mon aise, bien que j’eusse les pieds et les jambes complétement couverts de neige. J’avais eu soin de m’abriter contre le vent derrière mon traîneau, sans cette précaution j’aurais eu le lendemain matin à m’ouvrir un passage pour sortir de dessous la couche de neige.
Il était tard quand nous partîmes le lendemain. Pendant les premières heures de la journée, il neigeait si dru, qu’il était impossible de distinguer la route, et nous ne pouvions avancer.
Après deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin les ruines d’une maison de bois. Notre guide nous raconta qu’autrefois avait existé en cet endroit un village habité par des Russes et des indigènes, qui tous sont morts de faim. Ce village s’est donc trouvé anéanti par la famine. En quittant cet endroit, nous eûmes à franchir une baie qui n’est pas marquée sur les cartes, et la nuit suivante nous couchâmes à l’abri d’une falaise fort remarquable et très élevée. De ce point jusqu’à trente milles plus loin environ, la côte est formée de hautes falaises à pic, contre lesquelles viennent se heurter et s’amonceler en masses irrégulières les glaçons dont les arêtes vives rendent le chemin extrêmement difficile et pénible pour les voyageurs. Le mercredi, 15 mars, nous arrivâmes près du cap Chelagskoï, au village d’Irkterin, dont les habitants manquaient de vivres. Notre guide déchargea alors tous nos traîneaux et fit transporter nos provisions dans la maison d’un de ses amis, de peur qu’elles ne fussent volées, sous prétexte que, si nous ne faisions pas bonne garde, les gens du village, étant affamés, s’empareraient de toutes les provisions qui leur tomberaient sous la main, sans en excepter la nourriture des chiens.
Juste comme nous arrivions à Irkterin, survint une violente bourrasque de vent, accompagnée de rafales de neige, qui, pendant cinq ou dix milles, nous empêchaient de voir à quelques pas devant nous. Nous y trouvâmes tous les Tchouktchis que nous avions devant nous et que nous avions cherché à éviter. Nous pûmes en outre nous convaincre de la véracité de ce qu’on nous avait dit relativement à la rareté des vivres pour les chiens. Toutes les maisons étant remplies d’indigènes, nous eûmes peine à trouver assez de place pour nous coucher, même en nous rapetissant. Nous eûmes naturellement à nous contenter de ce que nous trouvâmes, à moins de dormir assis. Mieux valait encore cette place, que de dormir à la belle étoile, exposés au vent et à la neige qui continuait à tomber.
Le lendemain matin nous ne pûmes partir à cause de la tempête et de la neige. Celle-ci tombait si serrée qu’il était impossible de voir à quelques pas de la porte. Nous laissâmes en cet endroit un de nos chiens qui était devenu boiteux, par conséquent inutile.
Le jour suivant nous marchâmes jusqu’à 7 heures moins 5, et nous campâmes dans une île de la baie du Cygne. Au moment de notre départ d’Erkterin, il y avait, sans compter les nôtres, au moins vingt-sept traîneaux, appartenant à des Tchouktchis qui se rendaient sur la Kolyma pour y faire le commerce. Ils emmenaient avec eux des peaux de martres, de renards rouges ou blancs, de loutres et de rats musqués en quantité, en outre de maintes autres variétés de fourrures. Ils me dirent que la plupart de ces fourrures provenaient des côtes d’Amérique et avaient été échangées par les marchands de l’une et l’autre côte qui se rencontrent en été à l’île Diomède, où ceux d’Asie qui offrent en échange des fourrures des Américains, des peaux de cerf dont ceux-ci se fabriquent des vêtements. Le lendemain matin, je réveillai notre guide qui avait manifesté l’intention de partir de bonne heure, à 4 heures et demie; mais il ne vit assez clair pour se conduire qu’à sept heures et demie, de sorte que nous restâmes debout pendant tout ce temps pour rien. Nous nous dirigeâmes vers l’île des Cygnes, dont nous suivîmes les contours pendant quelque temps, puis nous essayâmes de couper droit à la côte. Les Tchoucktchis ayant perdu leur chemin furent obligés de s’arrêter sur la glace pour camper; mais en leur montrant ma boussole et en me rangeant de l’avis de quelques-uns d’entre eux qui voulaient continuer leur route, je parvins à les conduire à la côte, où nous trouvâmes du bois. Nous allumâmes du feu, et nous campâmes en cet endroit durant la nuit.
En quittant cette côte, nous marchâmes à l’ouest jusqu’au 21 mars. Ce jour-là nous étions arrivés à un village tchouktche, lorsque nous trouvâmes deux indigènes envoyés à notre rencontre par le commandant de Kolymsk, prévenu de notre arrivée par un des Tchoutkchis parti en avant avec un traîneau léger attelé de chiens rapides. Les traîneaux amenés au devant de nous étaient chargés de vivres, de couchettes en fourrures, etc. Le conducteur nous remit des lettres écrites à Kolymsk par M. Gilder. C’est par elles que nous apprîmes la mort de Garfield et l’arrivée de Melville avec la baleinière de la Jeannette dans le delta de la Léna, ainsi que celle du capitaine de Long. De toutes les nouvelles concernant la Jeannette que nous avions apprises jusque-là, le seul fait de l’arrivée de quelques officiers et de quelques hommes de l’équipage de ce navire, était vrai. Nous nous hâtâmes d’atteindre Kolymsk où nous arrivâmes le 24, à quatre heures du matin.
Dans la soirée qui suivit la réception des lettres de M. Gilder, survint une tempête de neige extrêmement violente; m’étant levé pendant la nuit pour resserrer les courroies de la peau de renne dont j’étais enveloppé, sans songer à mes lettres, celles-ci tombèrent à terre et furent immédiatement enlevées par le vent. Comme je ne voyais pas à dix pieds devant moi je ne pus les retrouver. Parmi ces lettres il en était quelques-unes que je n’avais pas lues, et dont, par conséquent, j’ignore le contenu. Mon premier soin, en arrivant à Kolymsk, fut de me remettre à la recherche de renseignements précis sur les gens de la Jeannette, arrivés à l’embouchure de la Léna. Mais je ne pus rien obtenir de certain ni de précis, si ce n’est le fait principal: c’est-à-dire que le capitaine de Long y avait abordé, et que Melville après y avoir débarqué aussi, avait réussi à faire parvenir sa troupe à Boulouni, d’où elle s’était rendue à Verschoyansk et à Yakoutsk. On me dit aussi qu’il avait reçu de l’argent pour se mettre à la recherche des autres.
Cependant je ne pus obtenir de détails circonstanciés sur ce qui se passait, ni sur les dangers que courait le parti du capitaine, ni enfin sur ce qui était arrivé. Et à toutes mes questions on me répondait presque invariablement:
«L’Ispravnik arrivera bientôt et vous dira tout».