Les premiers jours de l’année 1880 se passèrent encore sans incidents remarquables. Peu à peu le soleil se rapprocha de la ligne de l’horizon, et, vers le milieu de janvier vint mettre le terme à une longue nuit d’hiver. Son apparition fut naturellement saluée avec des transports de joie par tout le monde à bord; cependant, elle fut signalée par un abaissement de température considérable; le thermomètre à alcool descendit jusqu’à 57° 8 (Fahr.) au-dessous de 0°. Heureusement, l’absence du vent fut à peu près complète pendant ces froids rigoureux.

Nous pûmes alors constater les effets physiologiques produits sur nous par les ténèbres: nous étions tous d’une extrême pâleur; de plus, sous l’influence du froid, les ongles de nos mains étaient devenus cassants.

«Ce fut pendant cette période d’accalmie, raconte M. Newcomb, qu’il me fut donné d’être témoin d’un acte superstitieux bien étrange. Je me promenais avec un de nos Indiens, lorsque je le vis s’arrêter subitement et regarder le disque de la nouvelle lune qu’il venait d’apercevoir. Soufflant ensuite dans la direction de l’astre il lui adressa une invocation pour lui demander le succès à la chasse. Curieux de connaître le motif qui le faisait agir ainsi, je le lui demandai. «La nouvelle lune, me répondit-il, est le «Tyune» des cerfs, des ours, des phoques et des walrus, et j’ai appris de mon frère une invocation qui doit me la rendre propice dans mes chasses. Mon père tenait lui-même ce secret d’un vieil Indien qui le lui avait vendu pour une peau de loup.»

Aux jours de tranquillité du commencement de janvier succédèrent les jours d’angoisses. Vers le milieu du mois, les glaçons commencèrent à s’amonceler autour du navire qu’ils environnèrent bientôt d’un véritable rempart. La pression devint alors énorme, et, sous son action, la glace étant très souple et très élastique, s’entassait sans résistance. A ce moment la principale poussée s’exerçait de l’avant à l’arrière; les flancs avaient aussi à supporter une étreinte terrible. Jusqu’au 19 au matin, la Jeannette lutta sans faiblir, mais ce jour-là, un matelot, appelé par les besoins du service dans la chambre remonta aussitôt annoncer que les plaques de l’avant étaient couvertes d’eau. Le charpentier, descendu à son tour, revint dire que si on n’arrivait pas à obtenir des pompes, de deux mille cinq cents à trois mille coups de piston par heure, on ne parviendrait pas à se rendre maître de l’eau. La position était critique, car, à moins que la pression des glaces ne cessât, l’existence de la Jeannette n’était plus qu’une question d’heures.

«Perspective peu rassurante, écrit M. Newcomb, la côte de Sibérie se trouvant à quelque deux cents milles au sud. Long et pénible voyage; mais la volonté a soutenu des hommes dans une position aussi critique; j’espère qu’elle nous soutiendra également. Cependant le navire qui frissonne dans toute sa membrure nous indique que la pression augmente.»

A la première nouvelle du danger, tout le monde courut aux pompes. La température était alors extrêmement basse; le thermomètre marquait 42° Fahr., qui est le point de congélation du mercure. Tout gelait. «Le froid était si intense, dit M. Newcomb, que les mocassins et les gants se raidissaient dès qu’on les avait quittés. Quand on avait marché pendant une heure, on se sentait comme un poids sur l’estomac, et tous les symptômes de l’indigestion se manifestaient. Cependant les hommes étaient obligés de travailler avec de l’eau jusqu’à mi-jambe.»

M. Melville eut beaucoup de peine à obtenir de la vapeur et à mettre les pompes en mouvement. Il y parvint à la fin, et celles-ci fonctionnèrent à merveille. On découvrit alors qu’une voie d’eau sérieuse s’était fait jour à travers une des côtes du navire. On crut alors que les planches du bordage s’étaient disjointes près de l’étrave, mais ce ne fut que le jour où la Jeannette sombra, c’est-à-dire le 12 juin 1881, qu’on connut la véritable cause du mal. De leur côté, les charpentiers Sweetman et Ninderman, travaillaient jour et nuit, sous la direction du lieutenant Chipp, à établir une cloison étanche à l’avant du grand mât, pour empêcher l’eau d’envahir toute la cale. Le 21, M. Melville adapta une pompe économique à la chaudière Baxter. Cette nouvelle pompe apporta un grand soulagement aux hommes qui, jusque-là, s’étaient comportés vaillamment; du reste, elle continua de fonctionner jour et nuit pendant dix-huit mois, c’est-à-dire jusqu’au jour de la catastrophe qui mit fin à l’existence du navire. Melville essaya, pendant l’été, d’installer une autre pompe avec des ailes de moulin, mais il en fut pour sa peine, car pendant cette saison, les vents étaient si faibles, qu’ils ne pouvaient la mettre en mouvement.

L’alerte du 19 janvier avait révélé les qualités de l’équipage de la Jeannette. «L’expérience du 19, dit le lieutenant Danenhower, me remplit de confiance dans notre équipage, car, durant cette terrible épreuve, tous les hommes s’étaient montrés à la hauteur de la situation. D’un autre côté, le soleil commençait à se montrer sur l’horizon et nous pouvions distinguer la Terre de Wrangell à notre gauche. Mais l’île Herald n’avait été aperçue qu’une seule fois, bien que la Jeannette fut à peu près à égale distance des deux.

»Nous nous trouvions alors à une cinquantaine de milles du point où nous étions entrés dans les glaces. Malgré cette faible distance, pendant les cinq mois qui venaient de s’écouler, nous avions parcouru un trajet considérable avec la banquise qui nous retenait prisonniers. Car celle-ci nous rapprochait et nous éloignait tour à tour de 180° méridien en nous faisant décrire de véritables cercles. Cependant nous devions avoir dépassé ce méridien.

»Le courant qui nous emportait avait une marche irrégulière. Nous avions remarqué qu’avec les vents du sud notre mouvement était toujours beaucoup plus rapide qu’avec ceux du nord-est. Sans doute, la Terre de Wrangell, que nous avions sous le vent, n’était pas étrangère à ces irrégularités. Quant aux vents du sud-ouest, ils étaient extrêmement rares.