»A plusieurs reprises, on annonça une terre au nord-est. Comme j’étais déjà confiné dans ma cabine, je ne pus vérifier l’existence de cette terre, mais néanmoins je n’y peux croire, car certains matelots apercevaient la terre à tous les rumbs du vent dès qu’ils s’asseyaient dans le tonneau de vigie. Aussi que de fois n’ont-ils pas fait monter inutilement au haut du mât notre pilote des glaces!

»A la vérité l’immobilité relative à laquelle nous étions condamnés nous causait un véritable désappointement. Jusque-là, en effet, notre seule découverte était celle de la fausseté de la théorie de Pétermann. Car, à nos yeux, il n’était plus soutenable que la Terre de Wrangell fît partie du Groënland, et il était évident, comme on l’a démontré plus tard, que cette terre n’est qu’une île.»

Dès que le danger qu’on avait couru le 19 et les jours suivants fut passé, la tranquillité se rétablit à bord, et chacun reprit ses occupations ordinaires.

«Le 1er février au matin, dit M. Newcomb, un de nos chasseurs indiens me rapporta un superbe renard blanc. Comme nous nous trouvions à peu près à égale distance de l’île Herald et de la Terre de Wrangell, et à une cinquantaine de milles des deux, je fus forcé d’en conclure que cet animal est un maraudeur des plus entreprenants.

»Le lendemain matin, la monotonie de notre existence fut troublée par la visite d’un ours monstrueux qui voulut venir à bord. Cet animal se dirigeant droit à la passerelle avec l’intention évidente de monter sur le pont, nos chiens se précipitèrent à sa rencontre pour lui barrer le passage, mais ils durent bien vite battre en retraite. Toutefois maître Bruin paya cher cet excès de témérité, car M. Dunbar, saisissant une carabine l’eut vite dépêché dans l’autre monde en lui logeant une balle dans la tête. Bien que nous ayons eu souvent la visite de ces monstrueux animaux, aucun n’avait poussé l’audace aussi loin. Généralement ils battaient en retraite dès qu’ils nous apercevaient, se bornant à tenir tête aux chiens lorsqu’ils étaient poursuivis de trop près.

»Avec le retour de la lumière, les excursions sur la glace devinrent naturellement plus fréquentes et plus longues; mais ces promenades n’étaient pas toujours sans danger.

»Le 16 février, continue M. Newcomb, je partis à la chasse avec un des Indiens; ne trouvant que de vieilles traces d’ours, nous poussâmes nos recherches assez loin. A la fin il fallut songer au retour, mais quand nous fûmes arrivés à un demi-mille du navire nous trouvâmes notre chemin barré par une crevasse large de quarante pieds, là où quelques heures auparavant nous n’avions pas trouvé le moindre indice de rupture. Nous fûmes donc obligés de chercher un passage ailleurs. Après avoir côtoyé la crevasse pendant plus de trois milles, nous finîmes par arriver à un endroit où nous pûmes la franchir en sautant d’un glaçon sur l’autre et regagner le navire, fort heureux de nous sentir tirés de cette situation embarrassante. Au reste le lecteur pourra s’imaginer les sentiments qui devaient nous animer, lorsqu’il saura que nous avions le vent contraire; qu’à cette époque le jour dure quelques heures seulement; que la crevasse s’élargissait sans cesse, et enfin que la température était à 45° Fahrenheit. Par exception à la règle, la température remonta, il est vrai, le lendemain, à 35°, mais ce brusque changement fut accompagné d’une tempête pendant laquelle le vent soufflait par rafales avec une vitesse de quarante-cinq milles à l’heure, emportant avec lui des tourbillons épais d’une neige aveuglante que personne n’aurait bravé impunément.»

Le 22 février, jour anniversaire de la naissance de Franklin, on fit la toilette du navire: tous ses mâts furent pavoisés, absolument comme si nous nous fussions trouvés dans un port d’Amérique. Le drapeau national flottait à l’avant et au sommet du grand mât, tandis que le pavillon du commandant se déployait au sommet de la misaine.

Le relevé de nos sondes, pendant toute cette saison, nous donnait une moyenne de trente-trois brasses avec fond de boue.

Les glaces que nous mesurâmes en plusieurs occasions nous donnèrent 8 pieds comme épaisseur moyenne pour celle de l’année; un glaçon qui venait de se détacher nous donna 10.