Ce fut dans le courant de février que nous eûmes la plus basse température que nous ayons éprouvée— -58° Fahrenheit. Du reste, la température était extrêmement variable pendant la journée.

Les mois de mars et d’avril se passèrent sans incidents bien remarquables. Nous fûmes cependant surpris de ne ressentir en mars aucune de ces rafales de vent entremêlées de neige, qui sont si fréquentes à cette époque sous d’autres latitudes.

En avril, le naturaliste de l’expédition prit un moineau et une alouette des côtes. Nous nous attendions à voir des bandes d’oies et d’autres sauvagines à l’époque du passage du printemps, mais nous fûmes déçus dans cette espérance. Aucun de ces oiseaux ne se montra; seul un malheureux eider mâle vint tomber, épuisé, auprès du navire, où il fut pris.

«Le 1er mai, dit M. Newcomb, j’aperçus le premier goëland que nous vîmes cette année-là; c’était une mouette tachetée, qui vint passer à quelque distance du vaisseau. Un peu plus tard je tuai plusieurs pingouins et quelques guillemots. J’en vis un plus grand nombre d’autres, qui, tous, se dirigeaient vers l’ouest, ce qui me fit soupçonner l’existence d’une terre dans cette direction, où ces oiseaux allaient nicher.»

A cette époque nous faisions de longues excursions sur la glace pendant lesquelles nous trouvions souvent quantité de coquilles de moules, et de boue, ce qui indiquait évidemment que le banc de glace qui nous entraînait avait été en contact avec la terre, ou quelque bas-fond. Souvent aussi les chasseurs rapportaient de petits morceaux de bois; l’un d’eux revint même un jour avec une tête de morue; il avait aussi trouvé une substance ayant beaucoup d’analogie avec le blanc de baleine.

Le 3 mai, un vent frais se mit à souffler du sud-est, et le navire fut entraîné d’un mouvement uniforme et rapide vers le nord-ouest. M. Collins nous prédit alors, et nous répéta à plusieurs reprises, que si les vents de cette direction continuaient à souffler jusqu’au commencement de juin, nous aurions, dans le courant de ce dernier mois, des vents du nord-ouest qui viendraient rétablir l’équilibre. Cette prédiction se confirma complétement, car pendant le mois de juin, nous fîmes en sens inverse le chemin que nous avions parcouru en mai.

Il faisait assez jour au milieu de mai, à minuit, dans notre cabine, pour qu’on puisse lire sans le secours des lampes.

Nous commençâmes les draguages le 1er juin, et nous ramenâmes ce jour-là du fond de l’eau des astéries et un petit mollusque bivalve.

Le 4 juillet, jour anniversaire de la déclaration d’indépendance, la Jeannette prit de nouveau un air de fête, et tous ses mâts furent pavoisés comme le 22 février.

La neige avait fini de disparaître vers le milieu de juin, laissant de larges flaques d’eau à la surface de la plaine de glace qui nous entourait. Celle-ci avait alors une teinte bleu-verdâtre, et était devenue de la dureté du cristal. Aussi l’intervalle qui sépare la date du 15 juin de celle du 15 juillet était regardé par beaucoup d’entre nous, comme le plus propice pour les excursions. Néanmoins ce point était fort controversé et des discussions interminables s’élevèrent à ce sujet entre les gens les plus experts en la matière, parmi lesquels il faut citer notre pilote de glace, M. Dunbar, qui avait fait de nombreux voyages dans les parages de la baie de Baffin.