Quoiqu’il en soit, nous eûmes pendant la plus grande partie de l’été un temps gris et brumeux. Heureusement nous n’avions pas le moindre souffle de vent, mais souvent l’humidité, le brouillard et le froid étaient tels que nous étions glacés jusqu’aux os. On eût dit que la glace, en se fondant, absorbait toute la chaleur du soleil. Nous ne pouvions néanmoins nous résoudre à faire du feu comme en hiver, dans la crainte de faire une trop large brêche à notre provision de charbon.
La glace était alors divisée par un nombre considérable de crevasses qui rayonnaient autour du navire; mais aucune d’elle n’avait une direction assez définie, pour nous offrir quelque chance de trouver un passage.
En outre, la Jeannette était si solidement encastrée dans son glaçon, qu’une cargaison entière de matières explosibles n’eût produit aucun effet appréciable pour la dégager. Cependant notre premier lieutenant, M. Chipp, qui avait été attaché au département des torpilles à l’arsenal maritime, avait préparé plusieurs de ces engins pour s’en servir si une occasion favorable pour délivrer le vaisseau s’était présentée. Malheureusement cette occasion ne se présenta jamais.
Pendant tout l’été nous n’eûmes qu’une seule période de beau temps: ce fut au mois de juillet; pendant une quinzaine de jours le ciel resta pur. La température était alors agréable, le thermomètre marquait quelquefois 40° Fahr., et nous trouvions qu’il faisait chaud. Les chiens recherchaient l’ombre du navire pour se coucher à l’abri des rayons du soleil.
Le 25 juillet, l’Indien Anequin tua un phoque barbu, le seul dont nous ayons pu nous emparer pendant toute la durée de l’expédition; c’était un superbe spécimen de l’espèce; sa peau nous fournit d’excellentes semelles pour nos mocassins, et sa chair une nourriture abondante et d’assez bon goût. On trouva dans son estomac des vers qui avaient beaucoup d’analogie avec l’Ascaris lombroïdes de l’homme. Nos collections d’histoire naturelle s’enrichirent aussi de quelques oiseaux rares, tués par M. Collins et le lieutenant Chipp. On tua, en outre, un nombre assez considérable d’autres oiseaux, particulièrement des phalaropes et des guillemots, lesquels étaient toujours les bienvenus sur notre table. D’ailleurs, pendant toute cette année-là, nous tuâmes encore suffisamment de gibier pour notre consommation et pour fournir des vêtements de peau de phoque à tous les gens de l’équipage; mais pour cela il fallut que nos chasseurs parcourussent de vastes espaces, car le gibier est fort rare dans les parages où nous nous trouvions, comme dans toute cette région. Aussi que de fois n’eus-je pas l’occasion d’entendre critiquer les assertions de l’auteur du The Threshold of the Unknown Regions, qui dépeint la partie de l’Océan Arctique au nord de la Sibérie, comme regorgeant de gibier, et entrecoupées de nombreuses Polynias navigables.
L’espèce de phoque que nous rencontrions le plus communément était celle dénommée par Lamotte Flock-Rat,—le rat des glaces.—C’est un animal d’une soixantaine de livres, donnant environ trente livres de chair nette. Celle-ci était rien moins qu’agréable au goût, et il fallait être véritablement philosophe pour se résoudre à la manger. Cependant rôtie et froide elle est préférable. Sa peau, servait aux matelots pour faire des bottes ou des pantalons. Il semble assez extraordinaire qu’on ait trouvé des débris fossiles de cette espèce dans les montagnes d’Écosse, comme l’affirme Lamotte.
Les walrus ou morses étaient beaucoup plus rares, et nous n’en pûmes tuer que six, car l’eau était trop profonde pour ces cétacés qui ne se hasardent guère sur des fonds de plus de quinze brasses. Ceux qui tombèrent en notre pouvoir fournirent une excellente nourriture pour nos chiens, et notre cuisinier chinois avait aussi un faible pour les sauces aux walrus.
«Quelques-uns de ces amphibies, dit M. Newcomb, présentaient cette particularité que l’une de leurs défenses, celle du côté gauche, est plus grosse et plus longue que celle du côté droit. En outre, les dents de la mâchoire supérieure étaient beaucoup plus usées que celles d’en bas. Je remarquai un de ces animaux dont la mâchoire inférieure était aussi beaucoup plus développée d’un côté. Jusqu’ici on a considéré, je crois, comme douteux que le walrus soit carnivore. Sans entrer dans aucune discussion à ce sujet, je dirai cependant que j’ai trouvé dans l’estomac d’un de ces animaux, tué par l’Indien Alexis, des morceaux de la peau d’un jeune phoque barbu.»
Parmi les espèces de gibier qui fournirent le plus de viande fraîche à l’équipage prisonnier, pendant la première année de sa détention, il faut citer l’ours polaire. Dans cette année-là, en effet, les gens de la Jeannette en tuèrent un plus grand nombre que pendant le reste du temps qu’ils demeurèrent dans l’Arctique. «Mais, dit le lieutenant Danenhower, la chair de cet animal, comme celle du phoque, ne constitue pas, quoiqu’on en dise, un mets exquis, et il faut être véritablement privé de toute autre espèce de chair fraîche pour se résoudre à en manger. Ce fut principalement au printemps que nos chasseurs furent heureux à la poursuite de ces animaux. En été, il était extrêmement difficile de s’en emparer, car dès qu’ils nous voyaient, lors même qu’ils étaient blessés, il battaient immédiatement en retraite, et trouvaient toujours facilement un refuge dans les nombreuses crevasses qui sillonnaient la croute de glace. Ils s’y jetaient à la nage et mettaient aussi une barrière infranchissable entre eux et ceux qui les poursuivaient.
»Pendant les temps brumeux et humides, ces animaux étaient beaucoup plus audacieux et s’approchaient à une assez faible distance du navire. Un jour même une ourse, avec ses deux petits, s’aventura jusqu’à quatre cents mètres de celui-ci, du côté de tribord. Heureusement, les chiens, qui étaient logés du côté de babord, ne pouvaient l’éventer. De sorte qu’une troupe de tireurs put s’organiser avec calme sur la poupe. Pendant ce temps-là, je surveillais les trois animaux par un sabord, d’où il m’était plus facile de les voir que du pont, où le brouillard m’eût obstrué la vue. C’était un joli coup d’œil que cette mère et ses deux petits s’avançant lentement et avec précaution, quoique, dans leur démarche, tout annonçât plutôt l’étonnement que la crainte. Enfin, quand tout fut prêt, j’entendis le capitaine dire: