»—Croyez-vous qu’ils soient arrivés à deux cent cinquante mètres?
»Sans doute la réponse fut affirmative, car immédiatement après j’entendis de nouveau le capitaine ajouter:
»—Visez à deux cent cinquante mètres et attention au commandement..... feu!
»Une décharge de six coups de fusil succéda à ce commandement. Les ours chancelèrent et firent plusieurs tours sur eux-mêmes; et déjà je les voyais orner notre garde-manger; mais j’eus la surprise de les voir prendre leur course et s’enfuir au galop. Naturellement, l’alerte donnée, les chiens se mirent à leur poursuite; toutefois, les ours avaient trop d’avance; ils parvinrent à une crevasse où ils se jetèrent à la nage et s’échappèrent. Cependant les gouttes de sang qu’on trouva sur la glace prouvaient assez que toutes les balles n’avaient pas été perdues. Au reste l’ourse était tombée plusieurs fois.
»Il était curieux de la voir pendant sa fuite chasser ses deux oursons devant elle et manifester son impatience quand ils n’allaient pas assez vite.
»En outre des animaux que je viens de citer, nous avions encore dans la mer une autre source pour alimenter notre cuisine. Il est vrai, les parages où nous nous trouvions étaient peu poissonneux, mais, pendant la courte saison d’été de ces régions, nous prîmes assez fréquemment une espèce de morue longue seulement de six pouces.
»L’été fut naturellement l’époque des excursions, soit sur la glace, soit en canot. Le capitaine affectionnait surtout ce genre de divertissement, qui, un jour, faillit lui être funeste. Il était parti seul, dans le Dingy, sans emporter aucune arme, et suivait tranquillement les méandres formés par les crevasses de la glace, lorsque tout-à-coup, il se trouva nez à nez avec un ours qu’il n’avait point aperçu au milieu du brouillard. Celui-ci était assis majestueusement sur le bord d’un glaçon et suivait tous ses mouvements. Naturellement le lieutenant de Long, en apercevant son vis-à-vis, s’empressa de changer de direction et de battre en retraite.
»Dans l’après-midi du 3 août, nous fûmes témoins d’un phénomène curieux; le navire fut subitement enveloppé d’un brouillard noirâtre ayant une forte odeur de fumée. D’où provenait ce brouillard? C’est là une question que je ne chercherai point à élucider; je me bornerai donc à signaler le fait, laissant à d’autres le soin de l’expliquer.
»La migration annuelle des oiseaux commença les premiers jours de septembre. Ce furent principalement des phalaropes que nous vîmes à cette époque. Ordinairement ils étaient par bandes de six ou huit, mais ne s’arrêtaient que rarement dans notre voisinage. Presque toutes ces bandes allaient du nord-est au sud-ouest.
»Notre première année de détention touchait à sa fin, et l’expérience que nous venions de faire dans les parages où nous nous trouvions, nous avait amenés à conclure que le mouvement général des glaces était dû principalement à la force des vents dont la résultante suivait une ligne allant du sud-est au nord-ouest. Nous étions même arrivés à émettre l’opinion que la région polaire était recouverte d’une immense calotte de glace animée d’un mouvement de rotation lent et général de gauche à droite autour d’un axe passant par le pôle et sur les bords de laquelle les glaces flottantes suivaient une direction qui variait avec les segments. Dans cette hypothèse, la Terre de Wrangell devait contrarier constamment le mouvement des glaces des segments nord et est, de sorte qu’il en résultait une lutte constante entre cette île et la solide phalange du nord-est.