»En outre, les millions d’hectares de glace qui, chaque année, comme on le sait se pressent dans le canal Robeson, ou passent entre le Groënland et l’Islande devaient se détacher en vertu de la force centrifuge de cette calotte de glace, qu’une des branches du Gulf-Stream vient attaquer sur les bords du Spitzberg en faisant ressentir son influence jusqu’au cap nord de l’Asie. Le mouvement général de cette calotte doit être très lent, tandis que la vitesse des mouvements secondaires dépendait naturellement de la profondeur des eaux de l’océan et du voisinage des terres. Près de l’ouverture de leurs déversoirs naturels, ces derniers devaient être très rapides.
»En outre de cette théorie du mouvement des glaces, j’avais encore une ample matière offerte à mes méditations. En effet, Melville ayant analysé toutes les données qu’on pouvait tirer des rapports faits au bureau d’hydrographie et des ouvrages relatifs à l’Océan Arctique, marqua sur une carte circumpolaire les différents courants signalés par les navigateurs, aussi bien que ceux dont l’existence avait été mise en avant dans les théories soutenues par les grands géographes. Ces données furent pour nous un objet d’études constantes à la suite desquelles nous arrivâmes tous les deux à la conviction que si le navire pouvait résister assez longtemps à la pression des glaces, il serait entraîné entre le Spitzberg et l’île de l’Ours, et débarquerait dans l’Océan Atlantique. Sans doute il lui faudrait remonter à une très haute latitude, dont le degré dépendrait toutefois de l’influence exercée par la Terre de François-Joseph sur le mouvement des glaces. Si celles-ci étaient entraînées au sud-est de cette terre, la Jeannette devrait y rencontrer un mouvement secondaire très rapide, dans la direction du sud-ouest, à cause de la barrière opposée aux glaces par cette terre; si, au contraire elles étaient entraînées au nord, la banquise aurait à incliner sa marche vers le pôle, et dans ce cas on atteindrait une très haute latitude, pourvu qu’il n’existât pas de continent polaire.
»Nous avions aussi envisagé l’hypothèse où nous serions entraînés le long de la côte occidentale de la Terre de Wrangel. Dans ce cas, nous entrevoyions la possibilité de nous dégager nous-mêmes.
»Suivant mon opinion, si nous étions entrés dans les glaces à deux cents milles plus à l’est, nous eussions été portés sur les côtes de la Terre du Prince-Patrick; c’est, en effet, dans cette direction que Collinson trouva la plus grande profondeur. Il lui arriva même de ne pas trouver de fond avec une sonde de cent trente-trois brasses.
»La moindre profondeur que nous ayons rencontrée sur tout le parcours accompli pendant notre première année de dérive, fut celle de dix-sept brasses, tandis que la plus grande ne dépassa pas soixante. Celle que nous avons rencontrée le plus fréquemment était celle de trente brasses avec un fond d’une uniformité extraordinaire, composé de boue bleuâtre, quelquefois d’argile, et de fragments d’une substance à laquelle nous attribuâmes une origine météorique. Ces fragments rappelaient pour la forme et la couleur de minces tranches de pommes de terre frites.
»Au commencement de septembre 1880, nous nous croyions presque certains d’être encore entraînés dans la direction du nord-ouest pendant tout le cours de l’année suivante. M. Dunbar nous avait appris, en effet, que les débris des baleiniers détruits, au nord du détroit de Behring, avaient été portés sur l’île Herald; nous savions que le navire Gratitude avait été entraîné de ce côté: c’était donc là des indices de l’existence d’un courant dans cette direction. Il est vrai nous n’en avions point d’autres preuves, à moins d’attribuer aux bancs et aux bas-fonds qui existent dans le voisinage de l’île Herald la même origine qu’au grand banc de Terre-Neuve, lequel, comme on le sait, est formé de matières terreuses apportées par les glaces.
»Toutefois nous ignorions l’influence que pouvaient exercer sur les courants de cette région le cap nord et les côtes qui l’avoisinent; or, l’angle formé par ce cap peut en avoir une considérable.
»A ce moment le navire était solidement encastré dans une nappe de glace d’environ huit pieds d’épaisseur; d’énormes blocs s’étaient glissés sous la quille et la tenaient soulevée d’un degré environ à l’une de ses extrémités; d’un autre côté le navire tout entier était incliné à tribord de deux degrés environ; mais il était si solidement maintenu dans cette position par son gigantesque étau, que chaque coup de marteau donné par le forgeron sur son enclume faisait vibrer tous les agrès. Il est vrai ceux-ci étaient assez mal tendus, car au commencement de l’hiver précédent on avait eu soin de mollir toutes les manœuvres, et, sous l’action du froid, le fil de fer dont celles-ci étaient composées avait subi une contraction énorme. En outre, les glaçons s’étaient amoncelés autour du navire, où ils constituaient de véritables monticules; de sorte qu’autour de nous régnait une barrière presque infranchissable, dont l’imagination aurait peine à se former une idée tant était grande la confusion de tous ces blocs superposés. On eût dit l’emblême du chaos.
»Un peu plus tard, les glaçons se ressoudèrent sous l’influence du froid, et les excursions devinrent plus faciles, car il tomba relativement peu de neige, et quand il en tombait, elle était immédiatement balayée par le vent. Mais, chose curieuse, cette neige, en passant sur la glace, acquérait un tel degré de salure qu’il était impossible de s’en servir pour la cuisine.
»Le temps était venu de préparer les quartiers d’hiver. Il fallait s’apprêter à passer une seconde fois cette longue nuit de trois mois que l’expérience de l’année précédente nous avait appris à considérer comme la plus terrible de nos épreuves. Nous l’envisagions froidement, mais non sans inquiétude. Nous savions, en effet, que pendant cette longue période de ténèbres, nous pouvions à tout instant être jetés sur la glace et nous trouver sans asile, exposés aux rigueurs de l’Océan Arctique. Le moral de tout le monde était excellent, mais pendant l’hiver précédent, nous avions pu remarquer une certaine surexcitation d’esprit, qui ne laissait pas de nous préoccuper. Enfin, nous savions que le capitaine était un partisan déclaré des excursions d’automne; il avait manifesté, en outre, à plusieurs reprises, la ferme résolution de ne pas abandonner son navire tant qu’il resterait une livre de provisions à bord. Pour tous, c’était donc encore une année entière qu’il nous faudrait passer au milieu des glaces.