CHAPITRE I.
Première entrevue de M. Jackson et des survivants de la Jeannette.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à Irkoutsk sont en bonne santé, à l’exception de Jack Cole et du lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à Irkoutsk.—Danenhower dans l’embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l’ouvrage.
Dès son arrivée à Irkoutsk, le premier soin de M. Jackson, fut naturellement de s’occuper des hommes de la Jeannette qui se trouvaient dans cette ville. Une heure après il était près d’eux. Ceux-ci étaient au nombre de douze: le lieutenant Danenhower, le docteur Raymond Newcomb, naturaliste de l’expédition; Jack Cole Herbert W. Leach, Henry Wilson, Knack, E. Manson, John Landertack, Anequin, l’un des Indiens embarqués à Saint-Michel de l’Alaska, et le Chinois Charles Long-Sing, tous arrivés à l’embouchure de la Léna avec le canot no 3. Avec eux se trouvait Louis Noros, le compagnon de Ninderman, dont nous avons déjà raconté le pénible voyage.
Quant à Melville, Bartlett et Ninderman, nous savons qu’ils étaient partis pour le delta à la recherche de de Long et de sa troupe.
Il leur remit aussitôt les lettres dont il s’était chargé, et, en outre, plusieurs liasses de journaux américains, de date récente, entre autres un numéro du Graphic, contenant une gravure représentant la Jeannette, et les portraits de tous les officiers; enfin un gros paquet de numéros du New-York Herald, qu’il avait apportés à leur intention.
«Ai-je besoin de dépeindre, dit-il, les transports de joie avec lesquels ces lettres et ces journaux furent accueillis par les naufragés, qui allaient y trouver enfin, des nouvelles de la patrie absente? Je crois pouvoir vous affirmer que pas un ne ferma l’œil cette nuit-là, tant étaient grandes l’émotion et la joie de tous. Seul, le lieutenant Danenhower ne pouvait goûter entièrement cette joie générale, car le docteur lui avait expressément défendu de faire usage de ses yeux, et il portait même un bandeau. Il me pria donc de lui lire ses lettres, ce que je m’empressai de faire.
»A l’exception de Jack Cole, et du lieutenant Danenhower, continue M. Jackson, tous les hommes sont en bonne santé et à peu près remis des fatigues et des privations qu’ils ont endurées pendant la retraite et pendant le pénible voyage qu’ils ont eu à faire, de l’embouchure de la Léna à Yakoutsk. Ils sont tous logés en ce moment, avec le lieutenant Danenhower et le docteur Newcomb, chez M. Strekofsky, secrétaire particulier du général Pedaschenko, vice-gouverneur général de la province.
»La maison de M. Strekofsky est située dans un faubourg au-delà de l’Angara. De ce point la vue s’étend sur la nappe de glace qui couvre encore la rivière, et sur la jolie ville d’Irkoutsk, gracieusement étagée sur la rive opposée. »A leur arrivée à Irkoutsk, les naufragés furent accueillis avec une extrême bienveillance par les autorités. On les pria de se considérer comme les hôtes du gouvernement et on les invita à se faire livrer par n’importe quels magasins tous les vêtements dont ils pouvaient avoir besoin. Ils profitèrent de cette invitation; mais le lieutenant Danenhower dut tressaillir quand l’hôtelier et le tailleur lui présentèrent leurs notes. Les instructions envoyées de Saint-Pétersbourg par le général Ignatieff avaient, paraît-il, été mal interprétées par le vice-gouverneur. Le premier ordonnait que l’argent envoyé par son intermédiaire, fût immédiatement mis à la disposition du lieutenant pour lui permettre de faire face aux dépenses journalières de sa troupe, mais cet argent ne lui avait point été remis.
»Nos compatriotes ont été également l’objet de l’accueil le plus empressé de la part des habitants d’Irkoutsk, qui leur prodiguèrent les invitations les plus cordiales. Leur conduite a été, du reste, parfaitement correcte, et personne n’a le moindre excès à leur reprocher.