»Les compagnons de Cole sont obligés de le surveiller chacun à son tour. Mais comme un soldat cosaque ne le quitte ni jour ni nuit, cette surveillance est assez facile. La première fois que je le vis, il vint m’embrasser. Il agit de même, paraît-il, avec tous ses amis, me manifestant le plaisir que lui causait mon arrivée; car il se disposait lui-même, me dit-il, à se rendre aux bureaux du Herald. Pauvre malheureux! sa raison l’a abandonné pendant la traversée de l’île Semenovski, à l’embouchure de la Léna, et aujourd’hui son esprit divague complétement. A bord, Jack était le plus paisible et le meilleur des hommes. Ce ne fut que dans les derniers jours de la retraite que son cerveau se dérangea, et ses compagnons s’en aperçurent seulement le jour de la terrible tempête qui dispersa les canots. Ce jour-là, il était resté pendant douze heures à la barre du gouvernail. Dans les jours qui suivirent l’arrivée à terre, il était d’une humeur assez querelleuse; son imagination lui faisait voir les machines les plus étranges: la dernière était un orgue de Barbarie, rempli de jeunes garçons et de jeunes filles; mais depuis mon arrivée, son idée fixe est qu’il se trouve actuellement à New-York. Chaque fois qu’il sort,—sous bonne garde, bien entendu,—pour faire sa promenade journalière, il annonce qu’il se rend aux bureaux du New-York Herald. A son retour, il vient raconter au lieutenant qu’il n’a pu trouver le chemin. Danenhower l’invite alors à prendre patience, lui disant qu’il a le plan de la ville, dans sa poche et qu’il le conduira directement à la porte du journal quand il en sera temps.

»Hier soir un Danois, résidant à Irkoutsk, vint voir les naufragés, et, pour les récréer, leur fit de la musique sur le piano de M. Strekofsky. Jack était là comme les autres, et pendant toute la soirée resta parfaitement calme sur son siége; on eût dit, en le voyant, qu’il était en extase.

»Quelquefois il est vraiment original. Le jour où Danenhower et ses hommes allèrent rendre visite au général Tchernaieff, gouverneur d’Yakoutsk, ils emmenèrent Cole avec eux; mais dès qu’ils furent introduits, celui-ci s’avança hardiment vers le général et l’embrassa en lui disant: «Eh bien! mon vieux camarade, comment ça va?» Un autre jour, les naufragés s’étant rendus chez le vice-gouverneur général de la Sibérie orientale, furent reçus par celui-ci et par sa femme. Jack, pensant qu’il était de son devoir d’aller présenter ses hommages à cette dame, s’approcha d’elle et l’embrassa sur les deux joues,—familiarité qui, d’ailleurs, fut pardonnée avec une grâce vraiment charmante. Un autre jour enfin, Jack perdit patience. C’était à Irkoutsk; le pauvre garçon, ennuyé d’avoir un gardien qui ne pouvait le comprendre, commença à devenir bruyant. «Qu’as-tu donc?» lui demanda un de ses camarades.—«Eh! répliqua Jack, croirais-tu que ce satané drôle, qui a passé toute sa vie dans le pays, ne comprend pas encore un seul mot d’anglais?»

Quant au lieutenant Danenhower, il occupait, chez M. Strekofsky, une chambre qu’on avait soin de tenir constamment fermée à la lumière. C’est dans cette chambre obscure que M. Jackson passa des journées entières avec lui, écoutant le récit du voyage de l’infortunée Jeannette au milieu des glaces, notant pour ainsi dire, sous la dictée du lieutenant, chacune des péripéties de ce long drame!

A partir de ce moment nous serons obligés, au moins pour un temps, d’abandonner l’ordre suivi par M. Jackson dans la relation des événements qui se sont succédé pendant les deux années que la Jeannette a passées dans les glaces. Afin d’éviter des répétitions, nous intercalerons, dans le récit du lieutenant Danenhower, une foule d’incidents survenus pendant le voyage et notés par M. Newcomb, qui a bien voulu faire des extraits de son journal pour les transmettre à M. Jackson. Nous insérerons aussi, dans cette partie de notre ouvrage, un long fragment du journal du capitaine de Long, dans lequel ce dernier raconte en détail les derniers moments de la Jeannette et les débuts de sa pénible retraite sur la glace jusqu’au moment où la troupe des naufragés arriva sur l’île Bennett.

Le lieutenant Danenhower n’a point été, à la vérité, un témoin oculaire constant des événements qu’il raconte, car environ un an après le départ de la Jeannette, son œil gauche fut atteint d’une affection qui se communiqua par sympathie à son œil droit. Obligé, par cette cause, de rester pendant six mois privé de lumière et confiné dans sa cabine, il eut à subir treize opérations. Bien que, par la suite, son état se fût un peu amélioré, il resta néanmoins porté sur la liste des malades jusqu’à la fin, et ne put prendre une part bien active aux travaux de ses compagnons. Au début de la retraite, le capitaine de Long crut même devoir lui retirer le commandement de la baleinière, qui lui revenait de droit, pour le remettre à M. Melville. Mais celui-ci, comme nous le verrons plus tard, lui restitua en fait son autorité, pendant tout le temps de la traversée de l’île Semenovski, à l’embouchure de la Léna, en lui abandonnant la direction du canot qu’il commandait. Et, de l’avis de tous, l’équipage de la baleinière ne fut sauvé que grâce à ses efforts. Malgré la faiblesse de sa vue, en effet, le lieutenant Danenhower accomplit bravement et noblement sa tâche. Aujourd’hui, il attend à Irkoutsk qu’on lui fasse l’extraction de l’œil gauche, pour éviter la perte complète de l’œil droit, qui autrement serait certaine. Bien que dans les conditions malheureuses où il s’est trouvé, le lieutenant Danenhower n’ait pu prendre aucune note, il est doué d’une mémoire si prodigieuse, qu’il a pu, grâce à elle, retracer les principaux événements du voyage en citant leur date exacte. D’ailleurs, nous devons ajouter que ses collègues s’empressèrent, pour charmer ses ennuis, de venir lui raconter fidèlement tout ce qui se passait dans le petit monde qui s’agitait au-dessus et autour de lui. C’est donc le récit fait par le lieutenant Danenhower à M. Jackson, complété par les notes de M. Newcomb, qui fera le fond de la fin des chapitres suivants.


CHAPITRE II.

Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de Behring.—Arrivée dans l’Océan Arctique.—Première entrevue avec les Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur Nordenskjold a passé l’hiver.—Ce qu’on y trouve.—Les habitants de cette baie.—Erreurs des cartes.—La Jeannette prend la direction du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L’île Herald est en vue.—La Jeannette reste prisonnière dans les glaces le 6 septembre.—Une chasse à l’ours—Tentative infructueuse pour aborder à l’île Herald.—Notre premier phoque.—Comment more seals kill him et make him more seal?—La Jeannette commence son mouvement de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans l’Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d’angoisses pour l’équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie par les hommes de l’équipage et quatre chiens.—Histoire de cette hutte.—La Jeannette flotte librement.—Les glaces se rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël et du nouvel an.—Représentations théâtrales.

Ce fut le 27 août, à sept heures du soir, que la Jeannette quitta la baie Saint-Laurent pour prendre sa course vers le nord. Le lendemain nous traversâmes le détroit sans pouvoir y distinguer les îles Diomèdes, et le même jour nous doublions le cap oriental, qui nous parut taillé à pic et élevé. Le temps était si brumeux que nous ne pûmes faire d’observations et dûmes nous contenter de nos calculs pour diriger notre marche. Le 29, nous fîmes notre entrée dans l’Océan Arctique, où nous allâmes jeter l’ancre, à cinq heures du soir, dans le travers du cap Serdze-Kamea. Le lieutenant Danenhower ayant découvert des huttes sur la côte, nous ralliâmes la terre, où nous aperçûmes une station d’été. Le capitaine, accompagné du lieutenant Chipp, de M. Collins et du pilote Dunbar, prirent la baleinière pour toucher terre, mais ils ne purent y aborder, car la mer brisait avec force contre la ceinture de glace qui s’étendait le long de la côte. Des indigènes qui les observaient de la côte, s’apercevant de la difficulté qui leur faisait rebrousser chemin, lancèrent aussitôt un bidarah ou grand canot de peau, au milieu du ressac et vinrent à bord avec leur chef. On les fit descendre dans la cabine, où nous eûmes une longue conférence avec eux, sans que, toutefois, nous puissions retirer de grands avantages, car nous ne pouvions nous comprendre mutuellement. Les indigènes nous firent néanmoins comprendre, en portant leur main à leur bouche dans l’attitude d’un homme qui boit et en répétant le mot «schnapps», quel était le but de leur visite; mais le capitaine refusa de les satisfaire. Quand ils furent partis, le lieutenant Chipp les suivit, et parvint à la côte vers minuit. Il y rencontra une vieille femme de King’s Island, qui pouvait comprendre nos Indiens. Cette femme lui apprit que Nordenskjold avait hiverné avec la Véga, au nord de cette côte, et qu’il avait pris la route du détroit au mois de juin.