Ce jour-là nous avions pu faire des observations dans l’après-midi, qui nous firent remarquer que notre position près du cap Serdze-Kamea ne correspondait nullement avec nos calculs.
Le lendemain, nous rangeâmes la côte en nous dirigeant à l’ouest. Deux autres troupes d’indigènes vinrent le long de notre bord, mais se contentèrent de nous examiner. Ce sont eux, sans doute, qui ont raconté que notre pont était couvert de chiens et de charbon. Ce jour-là, nous vîmes quelques glaces flottantes qui s’en allaient au gré du courant. Le lendemain, 31 août, au point du jour, nous distinguâmes encore quelques huttes sur la côte. Le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar, le lieutenant Danenhower et Newcomb, descendirent à terre avec la baleinière. Ils se proposaient d’entrer en relation avec les habitants de ce village, d’en obtenir quelques renseignements sur l’expédition suédoise.
«Après deux heures d’un travail pénible au milieu des glaces flottantes, sur lesquelles nous vîmes beaucoup de phoques, raconte le lieutenant Danenhower, nous atteignîmes le rivage, où nous trouvâmes des carcasses de morses encore toutes fraîches. C’était un indice pour nous que cette partie de la côte était habitée; mais il nous fallut aller chercher les habitants jusque sous leurs tentes de peau, tant ils semblaient défiants et timides. Nous trouvâmes parmi eux divers objets ayant été apportés par des marins, entre autres une caisse, sur laquelle on pouvait encore lire: «Centennial Brand of whiskey.» Il est donc évident, que les Tchouktchis qui habitent cette partie de la Sibérie se trouvent quelquefois en relation avec les trafiquants américains. Toutefois, les gens du village que nous visitions, nous furent de peu d’utilité pour le but que nous poursuivions. Heureusement, nous finîmes par rencontrer un jeune Tchouktchis, plus intelligent que les autres, et qui nous proposa de nous conduire à l’endroit où la Véga avait passé l’hiver. Cette proposition étant acceptée, il se mit à notre tête, et, se dirigeant vers l’ouest, nous fit traverser, pendant plusieurs heures, une tundra dont la mousse commençait à se dessécher, mais où nous n’aperçûmes pas la moindre trace de rennes. A la fin, nous arrivâmes au fond d’une baie, large d’une quinzaine de milles, et formée par deux promontoires qui s’avancent au loin dans la mer. Notre jeune guide nous l’indiqua comme celle où l’expédition suédoise avait séjourné pendant l’hiver. Cette baie ne nous présenta rien de particulièrement intéressant; nous aperçûmes, toutefois, sous les tentes des Tchouktchis qui l’habitent, quelques boîtes de fer-blanc portant le nom de Stockholm, des chiffons de papier avec des Sondes notées en langue suédoise, et enfin plusieurs portraits de femmes, sans doute ceux de quelques beautés de profession de la capitale de la Suède.
»Les Tchouktchis nous firent comprendre par signes que le navire qui avait passé l’hiver dans leur baie était parti sain et sauf dans la direction de l’est. Ils nous citèrent aussi le nom d’Horpish, qui, nous dirent-ils, pouvait s’entretenir avec eux dans leur propre langue,—vraisemblablement ils avaient ainsi défiguré le nom de Nordquist, dont il est question dans l’ouvrage du professeur Nordenskjold.
»Ces gens se montrèrent très hospitaliers pour nous: une vieille femme nous pressa même de goûter à du sang de morse, qu’elle nous présentait, mais nous nous crûmes obligés de la remercier. Ces Tchouktchis vivent sous des tentes couvertes de peau; ils sont robustes et bien proportionnés; mais d’une saleté repoussante. Ceux que nous vîmes, étaient bien vêtus et leur chef portait comme emblême de son autorité, une robe de calicot rouge. Nous leur achetâmes quelques-uns des portraits et quelques-unes des boîtes de fer-blanc dont je viens de parler, et nous reprîmes le chemin du navire.
»Cette excursion fut, pour la plupart des membres de notre petite troupe, la dernière occasion qu’ils eurent, pendant deux ans, de mettre pied à terre, car le soir, vers quatre heures, nous mîmes le cap au nord-ouest, dans la direction de la pointe sud-est de la Terre de Wrangell. A ce moment, nous sentîmes véritablement que notre voyage d’exploration dans l’Océan Arctique commençait.
»Pendant notre absence, le capitaine avait pu observer la hauteur du soleil à midi. Cette observation lui avait démontré que le point que nous occupions, se trouvait reporté à quinze milles dans l’intérieur des terres sur les cartes que nous avions. Il est vrai, nos positions astronomiques ne méritaient guère de confiance, à cause de l’état de l’atmosphère, mais, d’après nos calculs, nous étions déjà certains que la côte près de laquelle nous nous trouvions était mal indiquée sur les cartes. Toute cette côte présente un aspect riant et agréable. M. Collins a fait un croquis soigné, d’un gros rocher en forme de cœur, que nous avons supposé faire partie du cap Serdze-Kamea. Du point qu’occupait le navire, nous avions aussi en vue plusieurs montagnes affectant la forme de pains de sucre.
»Dès que nous nous dirigeâmes vers le nord, nous trouvâmes notre route obstruée par un immense champ de glaces flottantes. Le temps était orageux et brumeux.
»Le 1er septembre, nous aperçûmes une île que nous prîmes pour l’île de Kolioutchine, et qui se trouve à l’entrée de la baie du même nom. Le lendemain nous rencontrâmes de nouveaux amas de glaces flottantes divisés en blocs d’assez petit volume; nous appuyâmes alors vers le nord, puis vers le nord-est, et louvoyâmes ensuite le long de la banquise de la côte de Sibérie, où nous nous aventurions quelquefois quand nous rencontrions une solution de continuité.
»Dans l’après-midi du 4, nous aperçûmes un navire baleinier qui portait sur nous; nous ralentîmes notre marche pour l’attendre, mais le temps devint brumeux et il ne put venir même jusqu’à portée de la voix. Ce fut pour nous une grande déception car nous espérions lui remettre le courrier du navire, depuis qu’il était entré dans l’Arctique, et nos lettres particulières. Nous courûmes des bordées, nous nous amarrâmes à des glaçons à diverses reprises pour attendre une éclaircie. Ce même jour, vers quatre heures du soir, nous vîmes un arbre immense ayant encore ses racines, qui passa près de nous, entraîné par le courant. Cette vue remit en mémoire à notre pilote des glaces, M. Dunbar, un fait presque analogue dont il avait été témoin en 1865, dans les mêmes parages. C’est pendant l’été de cette année que le pirate Shenandoah détruisit la plus grande partie de la flotille des baleiniers américains occupés à la pêche au nord du détroit de Behring. «Au moment du désastre, nous dit M. Dunbar, je me trouvais dans la baie de Saint-Laurent; mais, quelques mois plus tard, notre navire étant venu à l’île Herald, je fus fort surpris de voir, près de la côte de cette île, des mâts entiers et des tronçons de mâts, ayant appartenu aux navires détruits. Toutes ces épaves s’en allaient à la dérive.»