Le fait que venait de nous signaler M. Dunbar nous fit soupçonner l’existence d’un courant dans la direction du nord-ouest.

Ce fut le même jour, 4 septembre, à six heures du soir, que l’équipage de la Jeannette aperçut l’île Herald pour la première fois, d’après M. Newcomb, naturaliste de l’expédition, et cette date semble faire époque dans les souvenirs de ce dernier. «Jusque-là, dit-il nous n’avions vu que des morses, des phoques et plusieurs ours; et aussi, de temps en temps, des bandes de dix ou douze phalarapes. Ces gracieux oiseaux n’étaient pas le moins du monde sauvages; nous les voyions tout près de nous, rangés en cercle, occupés à chercher leur nourriture. Ces intéressantes créatures nageaient avec vivacité à la surface des flots et offraient un spectacle si gracieux que je serais resté des heures entière à les considérer. Mais nous commençâmes alors à apercevoir des pingouins, des guillemots, de jolies mouettes tachetées et quelque bourguemestres; toutefois ces derniers étaient extrêmement défiants. Enfin nous voyions aussi de superbes goëlands ivoire. Parmi les individus de cette espèce, les uns avaient leur plumage d’adulte, tandis que d’autres portaient encore leur première livrée. Ces derniers, avec leurs taches noires sur un fond blanc, étaient vraiment jolis, tandis que le blanc pur du plumage des adultes, contractant avec la couleur noire de charbon de leurs pieds et de leurs jambes, offrait un coup d’œil ravissant. Nous rencontrâmes fréquemment cette espèce par la suite, et toujours elle se montra très familière.»

«Le 6 septembre, le capitaine, continue le lieutenant Danenhower, supposant, que nous avions devant nous le canal d’eau libre qui sépare la banquise de Sibérie de celle du nord de l’Amérique, ordonna de marcher en avant. Nous rencontrâmes alors de la nouvelle glace à travers laquelle le navire s’ouvrit un passage de vive force. Nous étions affreusement secoués, mais sans cependant éprouver la moindre avarie; à la vérité la Jeannette supportait parfaitement le choc. Mais vers quatre heures du soir, il nous fut impossible d’avancer d’un pouce. Alors nous couvrîmes nos feux, et après avoir amarré le navire avec ses ancres de glace, nous restâmes dans cette position. La nuit fut extrêmement froide, et le lendemain matin le navire était prisonnier. La veille, la nappe de glace qui nous entourait était encore divisée en glaçons ayant depuis dix mètres carrés jusqu’à plusieurs hectares de superficie, entre lesquels couraient d’étroits passages enchevêtrés comme un réseau d’artères, mais ce jour-là il n’existait plus la moindre solution de continuité. La situation resta la même pendant plusieurs jours, plutôt ne fit qu’empirer, car nous nous trouvâmes à la fin au centre d’une plaine d’environ quatre milles de diamètre, composée de glaçons accumulés et soudés ensemble. Nous avions alors l’île Herald parfaitement en vue au sud et à l’ouest. Elle était alors à vingt et un milles de nous, d’après nos relèvements par triangulation opérés sur une base de onze cents mètres.»

Pendant la période d’immobilité à laquelle le navire était alors condamné, chacun à bord charmait ses loisirs de son mieux; les matelots jouaient à la balle ou patinaient sur la glace nouvelle qui avait alors de quatre à six pouces d’épaisseur, tandis que les officiers allaient à la chasse. C’est à cette époque que M. Newcomb se trouva pour la première fois en présence de l’ours polaire. Voici en quels termes il raconte cette rencontre: «J’avais lu et entendu raconter tant de choses sur la férocité de cet animal, que je n’oublierai jamais les sentiments qui m’agitèrent, quand, pour la première fois, je vis venir vers moi deux de ces monstres. Ils étaient d’une taille énorme. J’étais seul alors avec M. Collins; néanmoins dès que nous les aperçûmes nous marchâmes à leur rencontre. En les voyant venir directement sur nous, j’étais bien convaincu qu’ils s’approchaient dans l’intention de nous attaquer, et je me disposais à soutenir vaillamment la lutte. Toutefois, lorsqu’ils nous virent approcher ils parurent hésiter, puis s’arrêtèrent tout à fait. Néanmoins nous avancions toujours en chargeant nos carabines; mais quand nous fûmes à quatre cents mètres, l’un d’eux nous tourna les talons et déguerpit. Le second nous laissa approcher encore d’une centaine de mètres, puis faisant volte-face à son tour se mit à trottiner sur les traces de son compagnon en secouant la tête d’une façon assez significative. Deux balles que nous lui envoyâmes le firent changer d’allure, et alors ce ne fut plus qu’une série de bonds désordonnés accompagnés de grognements entrecoupés. Voyant cette retraite précipitée, nous nous mîmes à les poursuivre de toute la vitesse de nos jambes; mais nous fûmes bientôt distancés. Tel fut le résultat de cette rencontre dans laquelle je m’attendais avoir à lutter jusqu’à ce que l’un ou l’autre des adversaires restât sur le champ de bataille. Aussi quand je vis ces deux monstres rebrousser chemin et battre en retraite au galop, je ne pus réprimer un certain sentiment de dégoût et de désappointement.

»Le même jour, je vis un corbeau: c’était le premier depuis notre départ d’Oonalachka. M. Collins, de son côté, aperçut un faucon, qui, d’après la description qu’il m’en donna, devait être le faucon d’Islande. Malheureusement je n’eus pas une seule fois l’occasion de voir ce rapace, pendant tout le temps de mon séjour dans l’Océan Arctique. Je le regrette vivement, car j’espérais apporter à la science quelques données nouvelles sur son arc de dispersion.»

Le 15 septembre, le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar, l’ingénieur Melville et l’indien Alexis partirent avec un traîneau attelé de chiens pour aborder à l’île Herald. Mais à six milles de la côte ils arrivèrent sur le bord d’une vaste étendue d’eau libre, et durent rebrousser chemin. Cette excursion ne fut marquée par aucun autre incident que la mort de notre premier phoque, qui fut tué par l’indien Alexis. Après avoir enlevé la peau de sa victime, celui-ci lui enleva un petit morceau de chair à chacun des pieds de derrière, pour s’en faire des talismans, qui devaient lui porter bonheur à la chasse de cet animal «to give good luck; make seal kill him.» Il lui enleva ensuite la vessie et la vésicule du fiel qu’il purgea soigneusement de leur contenu en les trempant dans l’eau pour «make him more seals

Ce jour là, nous remarquâmes que le navire était emporté par les glaces, ce qui fit renoncer le capitaine à l’idée d’envoyer une nouvelle troupe pour essayer d’aborder à l’île Herald avec un bateau.

La surface de la glace était alors à peu près unie; seuls quelques monticules de glace apparaissaient de loin en loin, laissant, dans les intervalles qui les séparaient, de superbes endroits pour patiner. Les efflorescences de sel qui se formaient sur la glace produisaient sous les pieds, l’effet d’un tapis de velours. Chaque jour, nous apercevions le mirage d’une terre au sud-ouest, et quelquefois nous la voyions dans les nuages.

Le 17, le lieutenant Chipp et le pilote Dunbar, tuèrent chacun un ours: c’étaient nos deux premiers. Le même jour, M. Newcomb tua sept jeunes goëlands superbes. Il fit alors cette remarque, que tous ces oiseaux venaient du même côté, c’est-à-dire du côté sous le vent. Ils étaient attirés sans doute par l’odeur du sang des deux ours, plutôt que guidés par leur vue. Il nous dit avoir déjà remarqué le même fait sur les bancs de Terre-Neuve, où il y avait observé que, dans des circonstances analogues, les oiseaux arrivaient toujours du côté sous le vent.

Vers cette époque, un étrange phénomène fut observé.