C’était pendant la nuit; le matelot Manson, qui était de quart, s’étant approché de l’arrière pour consulter la boussole, fut fort surpris, en se retournant, de voir sur l’avant du navire, un gros globe, d’une couleur rouge sombre, qui oscillait horizontalement. Le diamètre de ce globe lui parut égal à celui du disque de la lune quand cet astre est dans son plein. Ce phénomène dura quelques minutes, puis disparut subitement.

Le même phénomène se reproduisit une seconde fois plus tard, et fut aperçu par le matelot Dressler, qui raconta le matin, qu’ayant vu la boule éclater, il était allé à l’endroit où il croyait qu’elle se trouvait, mais qu’il n’avait plus trouvé aucune trace de celle-ci.

Ces phénomènes furent l’objet de longues discussions à bord, aussi bien parmi les hommes de l’équipage que parmi les membres de l’état-major. On leur donna les explications les plus diverses, M. Collins en attribua la cause au dégagement de certains gaz formés sous l’influence de l’électricité.

«A cette époque, dit M. Newcomb, nous voyions quantité de morses. Un des Indiens et moi en tuâmes deux qui avaient de superbes défenses. Ces amphibies étaient endormis tout près l’un de l’autre sur le bord d’un glaçon d’où la moitié de leurs corps plongeait dans l’eau. Nos deux premières balles les ayant blessés mortellement, nous sautâmes à trois pas d’eux, et leur envoyâmes cinq autres balles, presque à bout portant pour les achever. Aussitôt qu’ils furent morts, l’Indien se dépouilla le bras droit et le plongea dans la gorge de celui qu’il avait tué; retirant ensuite son bras tout couvert de sang, il s’en frotta le front, sur lequel il appliqua aussitôt de la neige, disant que son père lui avait enseigné cette cérémonie, qui devait lui porter bonheur.»

La pression des glaces devint terrible à cette époque: sous l’effort de cette pression, le navire s’inclina peu à peu jusqu’à douze degrés. Le gouvernail fut alors démonté; les poulies du grand mât reportées à babord; la basse poulie attachée aux grosses ancres de glace accrochées à environ cent cinquante pieds du navire, et les amarres tendues pour maintenir celui-ci dans une position verticale. On laissa néanmoins le propulseur en place, mais en donnant aux ailes la position la plus convenable pour qu’elles n’eussent point à souffrir de la pression des glaces. Les machines furent suiffées, mais on s’abstint aussi de les démonter.

«A mesure que l’inclinaison du navire augmentait, dit le lieutenant Danenhower, on remarquait que la déviation locale de l’aiguille devenait plus sensible; elle atteignit même jusqu’à un degré et demi de plus qu’elle n’aurait dû atteindre. Cette perturbation était causée par la quantité considérable de fer employée dans la construction du navire, mais en outre et surtout par la présence des boîtes de fer-blanc de nos conserves, qui se trouvaient emmagasinées dans la cale et sur le gaillard d’arrière. Il fallut donc renoncer à faire les observations à bord et transporter nos instruments sur la glace et à une certaine distance du navire. A ce moment et plus tard nous remarquâmes que le mouvement tournant de la glace était très lent, c’est-à-dire que notre aimant se déplaçait peu—mais la nappe de glace qui nous enserrait avait sous l’influence du vent un mouvement cycloïdal dont la résultante était dans la direction du nord-ouest. Certes, notre position n’était nullement enviable; à tout instant notre navire pouvait être broyé comme une coquille de noix entre ces immenses masses de glace dont l’épaisseur générale variait entre cinq et six pieds. Mais en maints endroits où les glaçons s’étaient superposés et soudés ensemble, l’épaisseur atteignait plus de vingt pieds. Le bruit que faisaient ces montagnes de glace lorsqu’elles s’entrechoquaient, rappelait celui du tonnerre, et l’on voyait alors la jeune glace qui s’était formée dans le chenal qui les séparait voler en éclat et retomber à leur surface comme d’énormes morceaux de sucre.

»Le mois d’octobre fut assez tranquille; nous n’eûmes point à nous plaindre des tempêtes équinoxales; mais le froid devint extrêmement vif. Vers le 14, notre observatoire étant installé sur la glace, fut relié avec le navire par des fils téléphoniques, dont quelques-uns avaient plusieurs centaines de mètres de longueur.»

«Je fis, vers cette époque, raconte M. Newcomb, un grand carnage de guillemots; j’en tuai jusqu’à vingt-neuf dans la même journée. Ce sont des oiseaux au vol rapide et offrant un bon coup de fusil; le goût de leur chair est passable.

»Un autre jour, je tuai aussi deux petits goëlands d’une espèce particulière. Ces deux oiseaux arrivaient en suivant l’ouverture d’une fissure de la glace sur le bord de laquelle j’étais assis; quand ils furent à portée, je tirai le premier qui tomba dans l’eau, pendant que l’autre faisait un crochet pour s’enfuir dans une autre direction; mais je fus assez heureux pour l’abattre également. Ces deux goëlands étaient de l’espèce dite de Ross (Rodostistua rosea), qui est extrêmement rare. Ce sont des oiseaux au vol rapide et gracieux, ayant le dos d’un bleu azuré; les pieds et les tarses rouge vermillon; la poitrine et le ventre d’un rose thé, couleur de laquelle la teinte rosée est à peine perceptible, mais qui cependant s’harmonise admirablement avec le bleu perlé des couvertures. Ces deux jolis oiseaux avaient alors leur plumage d’automne, c’est la plus charmante espèce que j’aie jamais vue.

»Je vis plus d’oiseaux pendant ce premier automne que je n’en ai vu depuis, si j’en excepte toutefois le séjour que j’ai fait à l’île Bennett, où des milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands avaient leurs nids.