»Vers la fin d’octobre et en novembre, il tomba un peu de neige par intervalle qui, en se durcissant, rendit la marche plus facile. J’en profitai pour faire de fréquentes excursions, en quête de spécimens d’histoire naturelle. Bien que ce fût l’époque où les oiseaux quittent ces parages, j’en tuai un bon nombre de très intéressants.»
La Terre de Wrangell était déjà en vue depuis quelques jours, mais ce fut le 28 et le 29 octobre que les gens de la Jeannette la virent dans son plein, et purent la distinguer des montagnes et des glaciers qu’ils reconnurent bien souvent par la suite, et dont M. Collins prit des croquis. Le navire s’en allait alors au gré du vent dans son mouvement de dérive. Les morses et les phoques abondaient dans ces parages, et les gens de l’équipage tuèrent deux ours. Deux baleines blanches passèrent aussi en vue du navire, mais ce fut les seules qu’on aperçut pendant toute la durée de l’expédition.
«La vie à bord était paisible, mais monotone, dit Danenhower; nous faisions de nombreuses observations, surtout d’étoiles. Les nuits étaient claires et fort propices pour se servir de l’horizon artificiel. Mais nous commençâmes à nous apercevoir et par la suite nous arrivâmes à nous convaincre que l’amiral Rodgers avait raison de dire que le sextant, l’horizon artificiel et le fil à plomb, sont les instruments les plus sûrs et les plus utiles pour l’exploration dans l’Océan Arctique. On ne peut guère se servir des différents télescopes parce qu’on ne peut faire d’observations minutieuses, qui, du reste, ne sont pas nécessaires dans ces régions. Le froid y est assez intense pour influencer les instruments, et il est presque impossible d’empêcher les lentilles de se couvrir de gelée ou de vapeur, ce qui nécessite des corrections de réfraction presque sans fin. L’expérience nous apprit, en outre, que sur cette plaine de glace, l’état de l’atmosphère varie constamment. Sans qu’aucun indice précurseur vînt révéler le changement qui allait s’opérer, la croûte glacée s’entr’ouvrait, et souvent alors nous voyions s’élever d’immenses colonnes de vapeur du niveau de la mer; ce phénomène persistait aussi longtemps qu’une différence considérable existait entre la température de l’air et celle de la surface de l’eau, qui était ordinairement de 29° Fahr., c’est-à-dire celle à laquelle l’eau salée se congèle.
»Vers le 6 novembre, la glace commença à se rompre autour de nous. Nous avions déjà remarqué qu’à l’époque de la nouvelle ou de la pleine lune, il se produisait, dans la croûte de glace, une grande agitation que nous attribuâmes à l’action de la marée. Mais ce phénomène fut plus sensible pour nous pendant l’époque où nous nous sommes trouvés entre l’île Herald et la Terre de Wrangell, ou encore quand la mer était peu profonde et que la sonde ne nous rapportait pas plus de quinze brasses. Au moment de chacune de ces phases, la glace se rompait autour de nous et les glaçons, suivant une marche constante, venaient s’amonceler autour du navire.»
Les journées du 6 et du 7, durent être terribles, à en juger par la note suivante empruntée au journal de M. Newcomb: «La glace est en mouvement comme hier; on entend des craquements effroyables. La pression est énorme. De gros blocs de glace arrivent sur nous, poussés sur nous par le vent comme des fétus. Le champ glacé qui nous environne, oscille d’une façon indescriptible. Notre navire est encore en bon état, mais pour combien de temps? nul ne le sait. Mon fusil et mon sac sont prêts pour partir s’il le faut et aller..... Dieu sait où.»
De son côté, le lieutenant Danenhower disait en partant à la même époque:
«La plaine de glace que quelques semaines auparavant nous voyions du haut du grand mât, parfaitement unie tout autour de nous, était alors bouleversée et dans un état de confusion dont la vue d’un vieux cimetière musulman peut seule donner une idée. Des fissures s’étaient produites dans la croûte de glace qui nous environnait et s’en allaient en rayonnant tout autour du navire. Les glaçons, en se heurtant et en se bousculant les uns les autres, produisaient un si épouvantable tumulte, qu’ils arrachaient à nos chiens des hurlements de frayeur.»
Cependant, la tranquillité se rétablit bientôt. Les jours suivants on observa plusieurs superbes halos du soleil, et le 10, apparut une aurore boréale que M. Newcomb décrit en ces termes: «C’est la plus belle que j’aie jamais vue. Elle formait six grands arcs intersectés de cirrhus à l’horizon et s’étendait de l’ouest-nord-ouest à l’est, couvrant ainsi presque la moitié de la voûte céleste. Le scintillement des étoiles à travers ce rideau lumineux produisait un effet magique. Spectacle vraiment grandiose! Ces franges éclatantes descendant perpendiculairement à l’horizon, le vacarme produit par les craquements des glaces qui, en s’entrechoquant, grondent comme le tonnerre, formaient l’ensemble d’une scène imposante qui restera éternellement gravée dans ma mémoire. On respirait presque de l’électricité.»
Cependant la longue nuit d’hiver approche, les lumières restent allumées pendant toute la journée dans l’intérieur du navire, et le soleil va bientôt disparaître sous l’horizon.
Depuis quelques jours, nous étions en vue de l’île Herald, et, en même temps, de la Terre de Wrangell, quand, pendant la nuit du 13, nous entendîmes résonner, dans toutes les parties du navire, un bruit qui nous fit supposer que la glace se retirait. Un coup d’œil au dehors nous permit, en effet, d’apercevoir, du côté de babord, une vaste nappe d’eau libre en même temps qu’une crevasse dans la glace, sous laquelle nous pouvions distinguer un courant rapide. Tout le monde monta immédiatement sur le pont et les préparatifs furent faits pour visiter le navire. Celui-ci se trouvait dans une position assez singulière. D’un côté, à babord, il était complétement dégagé, tandis qu’à tribord la passerelle reposait encore sur la glace, ce qui nous fit croire qu’un banc de glace s’était glissé sous la quille et nous maintenait dans cette position. Mais cet état de choses fut de courte durée: deux jours plus tard, une couche de jeune glace recouvrait l’espace libre et se trouvait assez forte sous nos sabords pour permettre qu’on s’aventurât à marcher. Notre navire se trouvait donc emprisonné pour la seconde fois.