A partir de ce moment, la pression commença à se faire sentir et augmenta jusqu’au 23 novembre. «Ce jour-là, après un temps calme pendant toute la journée, dit Danenhower, nous eûmes une magnifique nuit étoilée, dont M. Melville et moi nous profitâmes pour faire des observations, lorsque, vers onze heures, nous entendîmes un épouvantable craquement. La glace venait de se fendre à tribord et se détachait des flancs du navire pour s’en aller à la dérive, laissant celui-ci suspendu dans la moitié de la forme qui l’enserrait quelques minutes auparavant. Bientôt après, nous pûmes voir une assez vaste étendue de la surface de la mer complétement libre de glace et unie comme une glace. Nous n’entendions pas le moindre bruit autour de nous, si ce ne sont les hurlements de quatre chiens qui s’en allaient, emportés par la glace. Heureusement, quelques jours auparavant, nous avions remonté à bord tous nos instruments astronomiques, en prévision d’un semblable accident, et il ne restait sur la glace que notre chaloupe à vapeur et une petite cabane construite par nos hommes. On retourna chercher la chaloupe, mais la cabane fut abandonnée à son malheureux sort. Nous ne nous doutions guère alors que treize mois plus tard elle donnerait lieu à l’anecdote que nous raconterons tout à l’heure, et qui devait tous nous mettre en émoi.
»Le lendemain matin, nous pouvions distinguer, à trois milles de nous, le glaçon où le navire s’était trouvé encastré. L’empreinte de la coque y était encore parfaitement visible. Tout l’espace qui nous séparait de ce glaçon était libre; malheureusement, il était beaucoup plus large que long, et, de tous les autres côtés, la nappe de glace nous présentait l’aspect d’un gâteau, au moment où celui-ci sort du four, avec sa surface fendue et crevassée.
»Un des jours suivants, vers huit heures du matin, le glaçon qui retenait encore la Jeannette à tribord, se retira à son tour, laissant celle-ci s’en aller librement à la dérive, sous l’impulsion du vent. Celle-ci flotta ainsi pendant toute la journée, mais, vers sept heures du soir, elle fut poussée au milieu des jeunes glaces qui s’étaient formées et s’y engagea, pour y rester emprisonnée de nouveau. Ce nouvel incident nous toucha peu, car nous étions au milieu de la longue nuit d’hiver. Il faisait donc trop sombre pour que nous eussions aucune chance de trouver un passage dans le dédale de canaux que formaient entre eux les glaçons qui nous environnaient.
»Mais revenons à l’histoire de la cabane que les glaces nous avaient enlevée. Un jour Anequin, un de nos chasseurs de l’Alaska, revint au navire dans un état de surexcitation extraordinaire pour un Indien aussi peu communicatif: «Moi, avoir trouvé une maison de deux hommes», nous dit-il en arrivant. Il nous fit ensuite la description de cette maison. Quand on lui demanda s’il était entré à l’intérieur: «Non, répondit-il, moi avoir trop peur». On peut juger de notre surprise. Le lieutenant Chipp partit aussitôt pour vérifier le fait; il prit avec lui plusieurs matelots et emmena l’Indien pour leur servir de guide. Quand il fut arrivé à trois milles environ du navire, dans la direction du sud-est, il trouva la maison vue par Anequin, et reconnut la cabane abandonnée lors de la rupture de la glace.
»D’après les calculs que nous fîmes à cette époque nous reconnûmes que le mouvement de dérive qui nous entraînait nous avait déjà emporté à quarante milles du point où nous étions entrés dans les glaces.
»Jusque-là notre navire avait admirablement résisté aux pressions les plus fortes sans paraître faiblir. Mais une nouvelle épreuve l’attendait. Un jour, pendant que je me trouvais sous la tente du pont, j’aperçus au-dessous de moi la pointe aiguë d’un énorme glaçon qui pressait le flanc du navire, du côté de babord, un peu en arrière des chaînes de l’avant et juste en face de la grosse travée qu’on avait posée à cet endroit à l’intérieur du navire, en vertu des ordres exprès de l’ingénieur en chef de Mare Island, M. William Shock. L’étreinte devint si forte que le navire se mit à gémir dans toutes ses parties; par instant, les portes des cabines étaient tellement comprimées qu’il eût été impossible d’en sortir, si un accident était survenu; la grosse travée elle même s’enfonça de trois quarts de pouce dans le plafond sous l’effort de la pression; les planches du pont semblaient vouloir s’arracher de dessus les baux et on pouvait voir jusqu’à un pouce de profondeur dans leurs assemblages de mousqueterie, produit par le revêtement intérieur du navire, qui éclatait de toutes parts.
»Cette étreinte dura pendant le reste de la journée et pendant toute la nuit. Naturellement personne ne ferma l’œil et chacun avait son sac près de soi et se tenait prêt à partir. On commença même à faire des préparatifs pour quitter le navire. Les traîneaux et les embarcations furent descendus sur la glace prêts à servir en cas de nécessité. Pendant tout ce temps, le sort de la Jeannette fut véritablement en suspens. Enfin le lendemain la pointe de glace se rompit avant d’avoir entamé le flanc du navire. Alors un soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines. Avec quel élan je remerciai du fond du cœur M. Shock de sa prévoyance. Car sans la bienheureuse travée, c’en était fait de la Jeannette.
»Le soir, la plaine de glace qui nous environnait ayant repris son apparente immobilité, nous pûmes prendre du thé. A ce moment on pouvait lire sur tous les visages un véritable sentiment de satisfaction, car le navire n’avait souffert que dans l’assemblage de quelques-unes de ses parties.»
Jusqu’ici nous ne nous sommes guère occupés que des événements qui se sont passés à l’intérieur du navire et n’ayant aucun rapport avec la vie intérieure des gens de l’expédition. Aussi, sans entrer dans de longs détails, croyons-nous devoir décrire l’existence de ces infortunés prisonniers des glaces pendant les deux longues nuits d’hiver qu’ils ont eu à passer au milieu de l’Océan Arctique.
«La longue nuit de trois mois, dit le lieutenant Danenhower, ne commença que vers le 10 novembre; néanmoins, le règlement d’hiver était entré en vigueur du 1er du même mois. Nous nous levions à sept heures pour répondre à l’appel général; les feux étaient ensuite allumés, et nous déjeunions à neuf heures; de onze heures à une heure, chacun était obligé de prendre un fusil et d’aller à la chasse par mesure sanitaire, car nous avions besoin d’exercice au grand air; à trois heures, la cloche nous appelait pour le dîner, à la suite duquel les feux de la cuisine étaient éteints, afin d’économiser le charbon. Entre sept et huit heures, le thé était servi, mais nous nous servions, pour le faire, de l’eau distillée qui nous était fournie par une chaudière Baxter. Celle-ci fonctionnait nuit et jour, car le docteur avait expressément défendu l’emploi, pour notre consommation, de l’eau provenant de la fonte de la neige ou de la glace. Celle-ci était beaucoup trop salée. Après le thé, chacun allait se coucher.