«Cette lettre nous parvint le 29 octobre 1881, à six heures du soir, par notre courier Kusmah, qui la reçut des mains de deux matelots à Kumah-Surka, lorsqu’il revenait de Boulouni. Melville partit immédiatement pour aller au secours de la troupe du capitaine. Il m’ordonna de prendre la direction de notre bande et de gagner Boulouni le plus tôt possible.
»John W. Danenhower,
»Lieutenant de la marine des États-Unis.»
Dans le but de connaître d’une manière plus exacte les endroits nommés dans les records, et d’apprendre tout ce qu’il me serait possible sur le point précis où Noros et Ninderman ont quitté le reste de la troupe de de Long, j’ai eu ce matin une entrevue avec le premier, qui, je puis le dire, m’a fait un récit qui m’inspire toute confiance. Il m’a raconté que de Long et ses gens avaient pris terre à un point voisin de la branche la plus septentrionale de la Léna; qu’ailleurs il avait été impossible d’aborder avec le canot à cause des bas-fonds. C’est pourquoi le capitaine de Long s’était décidé à descendre à un point d’où l’on pouvait voir ce bras de la Léna, mais plus à l’est, vraisemblablement, que le point désigné sous le nom de Sagasta sur la carte. «A deux milles du rivage dit-il, le capitaine ordonna à ceux des hommes qui pouvaient encore marcher de traîner le bateau vers le rivage. Le capitaine, le docteur, Erickson et Boyd, qui tous deux étaient invalides, restèrent dans le canot. Les autres purent l’emmener à un mille du rivage; alors il fallut ensuite gagner celui-ci en traversant à gué le reste de la distance.»
Collins était sorti du bateau avec les premiers et s’était rendu à la côte, où il avait allumé un feu. On était arrivé au 16 septembre environ, et le déchargement des objets contenus dans le canot fut achevé le 17. La troupe resta en cet endroit pendant trois jours pour s’y reposer, car tous les hommes avaient horriblement souffert du froid; le docteur seul était relativement en bonne santé. Noros et Ninderman étaient les deux plus solides parmi les matelots. On partit ensuite vers le sud, après s’être partagé les fardeaux d’une façon égale. Le capitaine portait sa propre couchette, et quelques rapports. Les fardeaux portés par quelques autres personnes de la troupe étaient pesants, et quelques-uns s’en plaignirent, demandant à les abandonner, mais le capitaine insista pour qu’on les emportât. Les naufragés marchèrent pendant quatre jours vers le sud. Pendant ce trajet, l’Indien Alexis tua deux rennes. La troupe s’arrêta alors et fit un bon repas, car la maxime de de Long était, dit Noros, «de bien se nourrir tant qu’on avait de la nourriture». Noros estime que lui et ses compagnons firent vingt milles pendant les dix premiers jours, et qu’ils atteignirent un point voisin de celui désigné sous le nom de Icholbogoje sur la carte, mais où n’existe qu’une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l’extrémité d’une péninsule, où après avoir attendu quelques jours pour donner à la rivière le temps de se congeler, ils passèrent sur la rive gauche vers le 1er octobre. Cette rivière avait environ cinq cents mètres de large. Avant de la traverser ils avaient tué un autre renne. L’intention du capitaine était de se rendre à l’endroit désigné sur la carte sous le nom de Sagasta. Erickson mourut. Le docteur lui avait coupé les doigts de pieds pendant la retraite. Après le passage de la rivière il tira ses gants pendant une nuit et une de ses mains gela et l’on ne put y rétablir la circulation, après sa mort on l’enterra dans la rivière.
C’est alors que le capitaine se décida à expédier Noros et Ninderman en avant. Les provisions étaient complétement épuisées; on n’avait plus que de l’eau-de-vie pour se soutenir. Noros croit que ce fut un dimanche qu’il partit avec Ninderman, car le capitaine fit asseoir les hommes sur le bord de la rivière et leur lut le service divin et c’est après qu’il l’appela avec Ninderman et leur dit qu’il désirait qu’ils partissent en avant tandis que lui-même les suivrait avec le reste de la troupe.
«Si vous trouvez du gibier, leur dit-il, revenez vers nous, sinon allez à Kumah Surka», telles furent ses dernières paroles.
Noros dépeint ainsi le moment de la séparation: «Le capitaine lut le service divin avant notre départ.—Tous nos compagnons nous serrèrent les mains; la plupart avaient les larmes aux yeux, Collins fut le dernier.—Noros, me dit-il simplement, quand vous serez retourné à New-York, souvenez-vous de moi.»
Ils semblaient avoir perdu toute espérance, cependant au moment où nous partîmes ils poussèrent trois «Cheers.» Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir, ce fut pour la dernière fois que nous les vîmes.
Tel est le récit que Noros m’a fait des derniers instants qu’il a passés avec le capitaine de Long et ses infortunés compagnons.