Noros continua: «Avant de le quitter, le capitaine nous avait dit que Kumah Surka était le premier village que nous devions rencontrer. La neige couvrait la terre à une hauteur d’un pied à un pied et demi.» J’ai pu obtenir des réponses faites par Noros aux questions que je lui adressais, la description du lieu où se fit la séparation: «La rivière avait environ cinq mètres de large, et nous étions à l’endroit voisin du point où les montagnes s’arrêtent sur la rive occidentale». Il n’y a qu’un seul point dont le souvenir soit resté fortement gravé dans sa mémoire, c’est une île rocheuse, élevée, ayant une forme conique qui s’élevait de la rivière et qu’il désignait sous le nom d’Ostava ou Stalboy, comment a-t-il connu ce nom, c’est ce que je n’ai pu savoir d’une manière précise. Mais le rocher est un point de repère dans sa mémoire, et il le place au nord-est du point où il quitta le capitaine. Ce rocher, dit-il, est juste à l’extrémité des montagnes, c’est par lui que celles-ci commencent.

Après avoir quitté le rocher, la marche des deux hommes fut lente et ennuyeuse. Ils virent des rennes une fois seulement, mais ne purent en approcher. Ils tuèrent une grouse et prirent une anguille, ce fut la seule nourriture qu’ils purent se procurer pendant tout leur voyage. Ils firent une espèce de thé avec l’écorce du saule arctique; mais souvent ils n’avaient que de l’eau chaude à boire. Ils mâchaient et avalaient des morceaux de leurs pantalons de peau et les semelles de cuir de leurs mocassins. Le point suivant sur lequel la relation de Noros est précise, c’est que deux jours après avoir quitté leurs compagnons, ils traversèrent de nouveau la Léna, pour passer sur la rive droite, dans l’espoir de trouver du gibier dans les montagnes. Il leur fallut, paraît-il, beaucoup de temps pour franchir la glace en cet endroit. C’est pourquoi je suppose qu’ils tentèrent cette traversée au point où la Léna s’élargit, lequel est marqué sur la carte près de Sagasta. J’en conclus aussi que les recherches doivent être faites au nord de ce point. Noros pense que Ninderman sera capable d’indiquer la place où ils quittèrent le capitaine. Il s’offrit lui-même pour accompagner Melville dans ses recherches, mais, pour une raison ou pour une autre, celui-ci refusa son concours. On trouve dans la lettre de Ninderman, le reste du voyage de ces deux matelots.

Je dois seulement ajouter que si les noms indiqués par Noros ne correspondent pas à ceux inscrits sur la carte envoyée par Melville au département de la marine, c’est que j’ai simplement rapporté son récit, tel que je l’ai entendu de sa bouche, mais, ce qui me semble assez clair, c’est que si Melville avait commencé ses recherches en allant du sud au nord, au lieu de le faire en sens inverse, il eût trouvé de Long, et peut-être en temps utile. Je dois ajouter aussi que les premières dépêches envoyées d’Yakoutsk semblent faites pour laisser croire que Noros et Ninderman ont abandonné leurs compagnons, en s’emparant du canot. Ce canot avait été laissé longtemps auparavant, et, ainsi que je l’ai dit, le récit de Noros semble véridique.

Avec ces détails fournis par Noros, termine, la série de renseignements recueillis jusqu’au 12 mars par M. Jackson sur tout ce qui concerne l’expédition de la Jeannette et le sort de son équipage. A cette date, M. Melville n’ayant encore donné aucune nouvelle depuis le jour de son départ, c’est-à-dire depuis le 27 janvier, M. Jackson prit à son tour le chemin du nord afin de le rejoindre et de contribuer avec lui aux opérations de la recherche comme il en avait reçu la mission. D’ailleurs rien ne le retenait plus à Irkoutsk; une partie des hommes de la troupe du lieutenant Danenhower avaient déjà repris la route de l’Amérique la veille au soir, et M. Danenhower lui-même se disposait à les suivre le lendemain avec M. Newcomb et Jack Cole.

Mais malgré que M. Jackson ne fût resté que vingt ou vingt et un jours à Irkoustk, il devait être cependant précédé dans le delta par un autre correspondant du Herald, M. Gilder, dont nous aurons plus tard à raconter en partie le voyage. M. Gilder s’était embarqué à bord du Rodgers, navire envoyé, comme on le sait, à la recherche de la Jeannette; mais ce navire étant venu à brûler au milieu des glaces de la baie Saint-Laurent, son capitaine, le lieutenant Berry, chargea M. Gilder de se rendre en toute hâte à la station télégraphique de Sibérie, la plus rapprochée, pour y faire parvenir aux États-Unis la nouvelle du sinistre, et en même temps lui faire connaître l’état de dénûment dans lequel se trouvaient tous les hommes de l’équipage. M. Gilder partit donc immédiatement et après un voyage de deux milles verstes le long de la côte de l’Océan Glacial et à travers le pays des Tchouktchis arriva à Verschoyansk, où il apprit le naufrage de la Jeannette; l’arrivée d’une partie de son équipage dans le delta de la Léna; le sort probable du lieutenant de Long et de ceux qui l’accompagnaient, et enfin le voyage de recherche de Melville. Envoyant alors ses dépêches à Irkoutsk par un courrier spécial, il prit lui-même le chemin du delta pour rejoindre Melville et l’aider dans ses recherches.

C’est par ce courrier, qu’il rencontra sur l’Aldan, que M. Jackson apprit et la catastrophe du Rodgers et l’arrivée de M. Gilder, nouvelles qu’il s’empressa d’annoncer lui-même en Amérique par la dépêche suivante.

Des rives de la rivière Aldan,
6 avril 1882.

Je viens de rencontrer un courrier portant des dépêches de M. Gilder, correspondant du Herald, à bord du Rodgers, ce courrier est venu en compagnie de M. Gilder depuis la rivière Kolyma jusqu’à Verschoyansk, qui se trouve à quatre cents milles au nord de Yakoutsk. M. Gilder a donc déjà fait un voyage de deux milles verstes à travers le pays des Tchoucktchis.

Ce courrier est envoyé pour apporter la nouvelle que le Rodgers a brûlé, puis coulé.

Le lieutenant Berry, ses officiers et son équipage, soit trente-six hommes en tout, sont à Tiapka, près du cap Serdze.