Ils demandent qu’un navire leur soit envoyé le plus tôt possible.

Voici donc un nouvel acteur qui entre en scène; nous ne pouvons toutefois donner ici de longs détails à son sujet, il nous faut revenir à M. Jackson, qui, l’avons-nous dit, quitta Irkoutsk le 12 mars au soir, comme il va nous l’expliquer dans la lettre suivante:

Yakoutsk, Sibérie orientale, 27 mars 1882.

Ce matin, à 4 heures, juste au point du jour, le conducteur de mon traîneau en arrêtant ses chevaux, a fait cesser subitement le tintement des petites clochettes que j’ai entendu presque jour et nuit retentir à mes oreilles, des bords de l’Angara à la ville d’Yakoutsk, pendant les quatorze jours qu’a duré mon voyage. Cette interruption soudaine d’un bruit auquel j’étais habitué m’a réveillé, et c’est avec une joie profonde que j’ai appris par ce signal que huit cents milles nouveaux étaient à ajouter à tous ceux déjà parcourus pendant ce monotone et interminable voyage et qu’enfin j’étais arrivé à Yakoutsk.

J’avais quitté Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, le dimanche 12 mars, à onze heures du soir, emmenant avec moi Noros, un des survivants de la troupe du capitaine de Long, que le secrétaire de la marine avait autorisé à revenir avec moi à l’embouchure de la Léna pour participer aux recherches commencées par l’ingénieur Melville et par les autorités russes. La veille au soir, Leach et cinq autres des survivants de la Jeannette avaient quitté Irkoutsk pour prendre le chemin d’Ekaterinbourg et de Saint-Pétersbourg. Le lieutenant Danenhower espérait aussi partir le lendemain soir pour retourner en Amérique avec M. Raymond Newcomb, le naturaliste de l’expédition, et le contre-maître Jack Cole.

A l’époque à laquelle nous étions arrivés, il était en effet absolument nécessaire de ne partir qu’à la tombée de la nuit, c’est-à-dire quand il avait commencé à geler, car le jour, les patins des traîneaux n’auraient pas glissé sur le sol.

L’augmentation progressive et journalière de la chaleur du soleil, qui, pendant les derniers jours de mon séjour, s’était montré pendant la journée entière dans un ciel presque sans nuage, la disparition de la neige du sommet et des flancs des montagnes qui environnent le lac Baïkal et le gazouillement des oiseaux qu’on entendait au milieu même de la ville, nous avertissaient tous et spécialement ceux qui devaient prendre la direction de l’ouest, qu’un séjour plus prolongé sur les rives de l’Angara deviendrait fatal à tous ceux qui voudraient entreprendre un voyage. Naturellement on peut se servir de véhicules roulants, mais, dans ce cas, il faut s’attendre à des arrêts prolongés et fort ennuyeux. Car, dès que la neige fond sur les routes sibériennes, adieu les voyages rapides et ce, pendant de longues semaines; les glaces des rivières se brisent subitement et descendent en masses énormes vers les mers arctiques et, souvent alors, le voyageur se trouve cloué sur place dans quelque petite station où il n’a autre chose à faire que de se croiser les bras et d’attendre la fin de la débâcle pour traverser la rivière en bac. Pour moi, plus heureux, je pouvais compter, en allant directement au nord, sur de bonnes routes pour voyager en traîneau et, en fait, je me trouve aujourd’hui en plein hiver sibérien, avec quarante jours devant moi avant que la Léna ne se débarrasse des glaces qui l’enserrent.


CHAPITRE X.

D’Irkoutsk à Yakoutsk.