Les dangers d’un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d’aujourd’hui et voyages d’autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d’été.—Voyage dans la forêt.—Charme d’un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk, tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la Léna—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur Léna.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d’établir des relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins commerciaux de l’avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk.
Yakoutsk (Sibérie orientale), 29 mars 1882.
En feuilletant mon carnet, je trouve que la distance parcourue depuis mon départ d’Orenbourg, atteint presque sept mille verstes, ou environ 4,500 milles, et comme jusqu’à présent on n’a reçu aucune nouvelle de Melville, j’ai encore à parcourir mille deux cents verstes avant d’atteindre l’embouchure de la Léna, et la région où l’on recherche de Long et ses compagnons. On peut se former une idée de la largeur de la terre, rien qu’en pensant à la distance énorme qui existe entre New-York et Yakoustk, et si je poursuivais ma route à l’est, cinq cents milles plus loin, j’arriverais près de l’Océan Pacifique, où, ma mission terminée, je serais aussi heureux qu’un esclave auquel on vient de donner la liberté. De ces derniers quatorze jours de mon voyage, j’en ai passé au moins les quatre cinquièmes en traîneau et suivi le cours de la Léna depuis sa source. Le reste s’est accompli par des chemins de traverse, pour éviter les coudes sinueux du fleuve, ou par des routes d’été à travers les forêts, quand la glace ne permettait pas de voyager avec sécurité.
N’allez pas croire qu’un voyage en traîneau, sur la Léna, soit absolument commode et sans danger, surtout à cette époque de l’année, où le soleil augmentant d’intensité tous les jours, commence à fondre les neiges qui descendent des montagnes et couvrent la surface du fleuve sur des espaces énormes. Souvent aussi les courants d’eau chaude fondent la glace, et la rendent incapable de pouvoir supporter le poids d’un traîneau.
Maintes fois je me suis tenu debout sur le bord de mon véhicule prêt à sauter, si chevaux et traîneau disparaissaient dans le torrent. L’eau résultant du dégel était parfois si profonde que les conducteurs refusaient de s’aventurer sur le chemin ou sur les rivières glacées, en dépit des plus larges offres d’argent de thé (pourboire). A peine voulaient-ils partir quand le froid de la nuit avait rendu praticables les chemins trop dangereux pendant la journée.
Les premiers jours du voyage, il me semblait avoir envahi le royaume de Kühleborn, le joyeux tuteur de la fée Ondine, et que celui-ci s’opposait à mon voyage, vers le nord, et me barrait le passage. Tel est le moyen que le vieux dieu fluvial adopta pour empêcher le jeune prince d’enlever la belle princesse sans âme, le jour de son mariage.
Mais une fois les premières mille verstes accomplies, le vieux dieu fluvial sembla hésiter à braconner sur le territoire du roi des glaces et l’on me dit qu’il fallait encore marcher cinquante jours avant de tomber dans son empire situé au nord du fleuve et s’étendant jusqu’à l’Océan Glacial.
Or, comme mon chemin était dorénavant par voie de terre, de Verschoyansk à Boulouni, je n’eus plus à me soucier des caprices de Kühleborn, pour quelque temps au moins, mais alors commencèrent les difficultés réelles du voyage: chevaux et routes disparaissent, quand le voyageur atteint Aldan, situé à deux cents verstes au nord. De là, à Boulouni, le voyage se fait en traîneau attelé de rennes; plus loin, les chiens seuls sont disponibles pour traîner. Fort heureusement pour moi, le général Tchernaieff, un maître en courtoisie parmi les gouverneurs de la Sibérie, avait envoyé au-devant de moi l’ispravnik de Yakoutsk avec ordre de tenir prêt, lorsque je passerais, des traîneaux et des rennes qui devaient me faciliter autant que possible le voyage fait dans les circonstances actuelles.
Le voyage d’Irkoutsk à Yakoutsk, se fait en douze à quatorze jours, lorsque les routes sont bonnes. On peut parcourir en moyenne, en marchant bien, deux cents verstes ou cent trente milles par jour.
J’ai mis quatorze jours, compris les délais innombrables occasionnés par les conducteurs qui attendaient que l’eau provenant de la fonte des neiges fût gelée, ou qui versaient le traîneau sur les bancs de neige, pendant la nuit. Une cause qui contribua aussi à nous retarder pendant les deux premiers jours c’est que nous fûmes obligés de passer sur des routes dépourvues de neige, ce qui rend la marche des traîneaux lente et difficile. On raconte qu’un officier, attaché à l’état-major du gouverneur général d’Irkoutsk et qui portait la nouvelle de l’assassinat du feu czar, a fait le voyage d’Irkoutsk à Yakoutsk en six jours, et effectué aussi son retour en ce court et incroyable espace de temps. Il prenait, il est vrai, ses repas en traîneau, et accablait de coups de cravaches chevaux et conducteurs, quand la vitesse semblait se ralentir. En un endroit, peu s’en fallut même qu’il ne continuât point son chemin. Les Yemschiks, refusant de se laisser maltraiter de la sorte, ameutèrent tous les paysans d’un village et proférèrent contre lui des menaces de mort. L’officier se vit forcé de montrer son revolver pour se défendre. Il est plus que probable que s’il n’avait pas informé la populace de l’importante nouvelle dont il était porteur, elle ne l’eût pas laissé continuer son chemin.