Le 10 avril, Melville, aussitôt après avoir terminé le monument élevé à la mémoire de ses anciens compagnons, partit avec sa troupe pour chercher les traces du lieutenant Chipp, et s’assurer s’il avait pu, avec son canot, atteindre le delta de la Léna ou quelque point des côtes voisines. Tenter d’explorer le delta tout entier eût été une entreprise irréalisable: car celui-ci est formé par un immense banc de sable coupé dans tous les sens par des milliers de cours d’eau plus ou moins larges et dont beaucoup sont navigables mais changent de direction d’année en année. Il devait donc se borner, avec le peu de monde dont il disposait, à visiter la ligne des côtes avant que la saison des traîneaux ne prît fin, car plus tard l’inondation qui coïncide avec la debâcle des glaces devait faire disparaître toutes les traces qui pouvaient exister.

Le plan de Melville, pour cette dernière partie des recherches, était de s’avancer lui-même jusqu’à l’Olenek et de revenir par la côte nord-ouest jusqu’à Cath Cartha, tandis que Bartlett et Ninderman, passant ensemble par ce dernier point, iraient dans la direction du nord-est jusqu’à Barkin, où ils se sépareraient; Bartlett devait alors suivre la côte orientale, pendant que Ninderman reviendrait à Cath Cartha en longeant la côte septentrionale.

Bartlett et Ninderman, qui sont revenus les premiers, n’avaient pas trouvé le moindre vestige du passage de Chipp. Melville n’est pas encore de retour. Des difficultés qu’il ne pouvait surmonter ont malheureusement retardé son départ de trois jours, et il se peut qu’il éprouve de sérieuses entraves, car la fin de la saison des traîneaux arrive à grands pas. Après son retour à Cath Cartha, toute la troupe rejoindra Bartlett, qui se trouve en ce moment à Gemenovialak, et explorera le cap Borchaya et la baie du même nom. Si alors on ne trouve aucune trace des gens du canot no 2, on sera forcé d’admettre comme vraie la triste présomption que ce canot a sombré pendant la tempête de septembre, et que Chipp et tous ses hommes ont péri au milieu des flots.


CHAPITRE XII.

Les derniers jours de de Long et de son parti[4].

Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit l’amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des empreintes de pas d’homme.—Alexis prend une butte de terre pour une hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M. Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est tué et mangé.—Effroyable nuit.—L’état d’Erickson s’aggrave.—Il a les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d’Erickson.—Ses funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine fait défaut.—L’infusion de saule arctique la remplace.—Lee supplie ses compagnons de l’abandonner.—Une demi-cuillerée à thé d’huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins mourant.—Plus rien.—Jusqu’à quel point la fatalité s’est acharnée sur de Long et ses compagnons.

Après le récit des différents incidents qui ont accompagné la découverte des corps de de Long et de ses compagnons, l’imagination peut se retracer en partie les événements qui ont dû se passer pendant la longue et cruelle agonie des douze infortunés appartenant à l’équipage du canot no 1. Mais ce récit ne peut donner naissance qu’à des hypothèses lesquelles ne peuvent elles-mêmes s’appliquer qu’aux derniers moments de ces malheureux. Il nous faudra donc aller chercher ailleurs, pour apprendre ce qui s’est passé depuis le départ de Noros et Ninderman jusqu’au moment où leurs compagnons ont successivement rendu le dernier soupir; pour connaître la longue suite de tortures physiques et morales que ces hommes, mourants de faim et à moitié gelés, attendant toujours des secours qui ne devaient venir jamais, ont eu à souffrir, pour enfin nous faire une faible idée des angoisses de cet infortuné capitaine, qui, n’ayant plus d’espérance qu’en Dieu, a vu succomber un à un et sous ses yeux ceux qui s’étaient confiés à sa garde et qu’il était impuissant à sauver. La fin du carnet de de Long, que nous allons reproduire, nous racontera en partie toutes ces infortunes, qu’il faudrait avoir souffert pour les bien comprendre. Néanmoins la lecture de ces notes prises jour par jour, et presque heure par heure nous permettra de suivre pas à pas les progrès de la mort s’emparant peu à peu de ces hommes jeunes encore.

Nous reprendrons le carnet de de Long à une date antérieure de quelques jours au départ de Ninderman. Nous y trouverons quelques renseignements nouveaux, omis dans le récit de ce dernier, et qui méritent d’être relatés, et, en outre, de cette façon, le tableau que va nous fournir de Long sera complet.

Samedi, 1er octobre, 115e jour, et mois nouveau.—Aussitôt que le cuisinier est venu nous prévenir, tous les hommes ont été réveillés. Nous avons déjeuné à 6 heures 45, de thé et d’une livre de renne. J’ai ensuite envoyé Ninderman et Alexis examiner le cours principal de la rivière, pendant que le reste des hommes est allé chercher du bois.