Avant de quitter l’emplacement de la tente où ils laissaient les cadavres de leurs compagnons, pour traîner leurs pieds fatigués et privés de chaussures, au lieu où les attendait le repos éternel, de Long et le docteur Ambler avaient respectueusement couvert, avec un lambeau de vêtement, le visage de leur collègue, M. Collins.

La tente avait été plantée dans un enfoncement profond de la rive. C’est là que furent trouvées deux boîtes contenant des notes qui avaient été placées sous la berge. La caisse de médicaments et le pavillon encore attaché à sa hampe furent trouvés un peu plus à l’est.

Les cadavres d’Iverson et de Dressler étaient couchés côte à côte un peu en dehors de la place qu’avait recouvert la moitié de tente enlevée par les trois derniers survivants; celui de M. Collins était un peu plus loin à l’intérieur de la tente. On ne découvrit pas tout d’abord, ceux de Lee et de Knack; mais en consultant le carnet de de Long, on constata qu’après leur mort, celui-ci, avec le docteur Ambler, M. Collins, le cuisinier Ah Sam, les avaient transportés hors de la vue de leurs camarades, derrière une pointe de terre, située à l’ouest où ils les avaient laissés, étant trop faibles pour les enterrer. En fouillant sous la neige en cet endroit, les deux cadavres furent retrouvés; ni l’un ni l’autre n’avaient de bottes aux pieds: elles étaient remplacées par des chiffons qu’ils s’étaient enroulés et attachés autour des jambes pour se protéger du froid, mais des morceaux de cuir brûlé, trouvés dans leurs poches, ne montraient que trop clairement à quelle extrémité ces malheureux avaient été réduits pour la nourriture. Tous portaient sur leurs mains et sur leurs vêtements des traces de feu. On eût dit que dans le dernier effort du désespoir ils s’étaient traînés dans le feu pour se réchauffer. Le cadavre de Boyd fut même trouvé couché en travers sur les débris d’un foyer, ses vêtements étaient complètement brûlés jusqu’à la peau; cependant son corps n’avait pas été entamé.

L’intention de l’ingénieur Melville était d’ensevelir les restes de ses infortunés compagnons dans l’endroit même où ils avaient été trouvés. Mais les indigènes lui firent remarquer qu’une tombe construite en cet endroit serait emportée par les eaux du fleuve, qui, au moment du printemps, couvrent le delta tout entier et atteignent une hauteur de quatre pieds. Changeant alors d’avis, Melville les fit transporter sur le sommet d’une colline de roc dur, élevée d’environ trois cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, et située à quarante verstes plus à l’ouest, et sur laquelle il éleva un mausolée avec les débris de l’embarcation, près de laquelle les cadavres avaient été trouvés. Il fit d’abord tailler une croix gigantesque dans un énorme madrier de bois flotté, qu’il planta sur la crête de la colline. Il fit ensuite construire au pied, et juste dans l’axe du méridien magnétique, un caisson en bois long de vingt-deux pieds, profond de deux et large de six. Les cadavres y furent déposés côte à côte, et le caisson fut recouvert de madriers juxtaposés. Une traverse de faîte, longue de seize pieds, fut ensuite fixée solidement par son milieu dans le pied de la croix, à cinq pieds au-dessus du corps du cercueil et appuyée à ses extrémités sur deux madriers placés en arcs-boutants et ayant la même inclinaison. D’autres madriers, placés côte à côte et appuyés par une de leurs extrémités sur la traverse, et, de l’autre, sur le roc, donnèrent à l’ensemble la forme d’une pyramide parfaite. Le tout fut recouvert de pierres, de sorte que, le travail achevé, ce monument présentait à l’œil l’apparence d’un monticule pyramidal et surmonté d’une croix. Cette dernière s’élève à vingt-deux pieds au-dessus du roc. Le fût, ainsi que les bras, qui sont longs de douze pieds, ont un pied carré comme épaisseur.

Avant d’ériger cette croix, Melville et ses compagnons y gravèrent le soir, dans leur hutte, l’inscription suivante:

«A la mémoire de douze officiers ou marins du steamer arctique la Jeannette, morts dans le delta de Léna, en octobre 1881.

«Lieutenant G.-W. de Long, Dr J.-M. Ambler, J.-J. Collins, W. Lee, A. Gortz, A. Dressler, A. Erickson, G.-W. Boyd, N. Iverson, H. Knack, Alexis, Ah Sam.»

Après ce triste devoir rempli, M. Melville prit des mesures pour qu’au printemps la pyramide fût recouverte de terre par les soins du commandant de Boulouni, au cas ou il aurait lui-même fini ses recherches assez tôt pour quitter le delta avant la débâcle des glaces. La structure de ce monument, qu’on peut apercevoir à vingt verstes de la rivière, mérite véritablement des éloges à son auteur.

Aussitôt après leur découverte, les livres et les papiers furent scellés, et personne ne put en examiner le contenu. Le carnet de de Long, lui-même, fut l’objet de la même mesure, à l’exception du mois d’octobre, où l’on pouvait avoir besoin de puiser des renseignements pour la continuation des recherches. Les objets de valeur ou autres qui pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux des parents ou des amis des hommes morts furent religieusement conservés et envoyés à Yakoutsk en même temps que les livres, les papiers et le pavillon, que Melville avait confiés à M. Boboukoff et au sergent cosaque qui devaient les déposer entre les mains du gouverneur du district. Celui-ci devait les conserver jusqu’au retour de Melville, à moins que des instructions venues du département de la marine des États-Unis, lui en ordonnassent autrement.

Pendant que Melville prenait toutes ces dispositions, il faisait rechercher activement les restes d’Alexis. D’après le carnet de de Long, le cadavre de cet Indien avait été déposé sur la glace de la rivière, en face l’épave du canot, mais on n’avait encore pu le retrouver.