»Aide ingénieur de la marine des États-Unis.»

A cette lettre était jointe la liste des infortunés dont on venait de retrouver les cadavres. Voici cette liste:

Cette lettre de M. Melville, beaucoup plus explicite, il est vrai, que la dépêche portant la même date, donne cependant bien peu de détails. D’ailleurs, au moment où elle a été écrite, tous les cadavres n’étaient pas encore trouvés, car la liste qui lui fait suite ne fait mention, ni d’Erickson, ni de Knack, ni de Lee, ni d’Alexis.

Nous savons déjà qu’Erickson était mort longtemps avant ses compagnons et avait été enterré dans le lit du fleuve. Mais qu’étaient devenus les trois autres? En outre, Melville parle de transporter les cadavres sur la rive de la Léna, mais a-t-il pu le faire? Ce sont là des lacunes qu’une lettre de M. Jackson nous permettra de combler au moins en partie.

Buchoff, delta de la Léna, 24 avril 1882.

Les préparatifs étant terminés, l’ingénieur Melville partit avec sa troupe, le 16 mars, du dépôt temporaire qu’il avait établi à Cath Cartha, afin d’entreprendre une exploration minutieuse et complète de toute la contrée où il espérait trouver le capitaine de Long et ses infortunés compagnons. Il emmenait avec lui James H. Bartlett, aide-ingénieur de la Jeannette, et William Ninderman, deux des survivants de la Jeannette. En outre, il s’était adjoint MM. Greenbek et Boboukoff comme interprètes; un Cosaque, nommé Kolenkni, et un exilé russe, Yaphem Kapelloff, comme surveillants des conducteurs de traîneaux; ceux-ci étaient Tomat Constantine, Georgie Nicholaï, «capitan» Inukkeuty Shimuluff, Story Nicholaï, Wassili Koolgark et Simeon Illak; enfin, pour terminer la liste, venaient Ivan Portnyagin et sa femme, qui comptaient comme cuisiniers et comme aides.

Les opérations de la recherche commencèrent à Usterda, d’où l’on revint à Matvaïh dans l’espoir de trouver quelque part, sur le chemin qui conduit de l’une de ces stations à l’autre des traces du passage de de Long, mais les résultats furent absolument nuls; on ne découvrit pas le moindre indice qui pût mettre sur la voie qu’avaient suivie ceux qu’on cherchait. M. Melville se décida alors à reprendre en sens inverse la route suivie par Noros et Ninderman. Il partit donc le 23 mars de Matvaïh pour explorer les rives des différents bras de la Léna et pour retrouver l’épave du canot que Noros et Ninderman avaient rencontrée sur leur chemin le jour où ils étaient partis pour aller chercher des secours, car Ninderman comprenait que cette épave serait pour lui le point de repère le plus sûr pour retrouver les restes de ses anciens compagnons. Se rappelant, en effet, de l’état de ceux-ci au moment de son départ avec Noros, et jugeant de la distance qu’ils pouvaient parcourir chaque jour, il savait qu’ils n’avaient pu aller bien loin au-delà de cette épave. L’événement confirma ses prévisions. Car ayant trouvé l’épave dans la journée du 23, la troupe de Melville ne l’avait pas dépassée de cinq cents mètres, que le canon d’une carabine et quatre pieux liés ensemble et dont l’extrémité faisait saillie à travers de la neige attirèrent son attention.

Melville s’approcha en toute hâte et vit que les quatre pieux avaient été liés ensemble pour soutenir l’extrémité d’une perche, laquelle reposait par l’autre bout contre la berge du fleuve et soutenait elle-même le faîte d’une tente. Immédiatement il fit enlever la neige autour des pieux par deux des indigènes qui l’accompagnaient. Arrivés à huit pieds environ de profondeur, ceux-ci trouvèrent chacun un cadavre à peu près en même temps. C’étaient ceux de Gortz et de Boyd, Melville leur dit alors d’enlever la neige dans la direction de l’est, puis remonta lui-même sur le haut du talus qui, en cet endroit, se trouvait à vingt pieds au-dessus du niveau du fleuve, afin d’y chercher un endroit convenable pour déterminer la position avec son compas. S’étant dirigé du côté de l’ouest, il avait fait un millier de mètres environ quand ses yeux tombèrent sur une bouillotte. En s’approchant pour examiner cet objet, il sentit son corps frissonner; il avait failli heurter du pied une main qui émergeait à la surface de la neige. S’accroupissant aussitôt et écartant, avec ses mains, la neige qui, à cet endroit, n’avait qu’un pied de profondeur, il se trouva en présence des restes du commandant de Long. A trois pieds plus loin était le cadavre du docteur Ambler, celui de Sam, le cuisinier chinois, était étendu à ses pieds. Tous les trois étaient en partie recouverts d’une moitié de la tente que ces malheureux avait emportée en s’éloignant de leurs compagnons qui n’en avaient plus besoin. Ils avaient aussi sur eux quelques morceaux de couverture dont ils s’étaient enveloppés pour conserver un peu de chaleur. Les restes d’un feu étaient encore là, tout près de la bouillote, avec quelques morceaux de saule arctique, dont les infortunés avaient fait une infusion.

Le carnet de de Long était resté sur le sol à côté de son cadavre, ainsi que son crayon; sans doute il n’avait pu le remettre dans sa poche après y avoir inscrit sa dernière note. Ainsi, l’infortuné capitaine, ainsi que le docteur Ambler et Sam sont morts le jour où cette note a été inscrite. De Long avait l’habitude de noter chaque jour les événements de la journée; quand il n’avait rien de particulier à noter, il inscrivait simplement la date et le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis la catastrophe de la Jeannette.